Gregory Lassus Debat : vengeur démasqué

Causette, le magazine féminin aussi satirique que foutraque, sort tout droit de l’esprit d’un homme. Gregory Lassus-Debat est-il aussi féministe que son magazine ?

Justicier de la cause des femmes s’il en est, Gregory Lassus-Debat n’avance pas masqué. Depuis la naissance de l’ovni Causette, le fait qu’un homme le dirige n’a échappé à personne. Au point que le Times en a fait le « symbole de la renaissance féministe » à la française, le temps d’un numéro. Attelé à proposer une presse féminine intelligente et à dénoncer avec humour la pression sociale qui s’exerce sur les femmes au quotidien, ce presque trentenaire semble avoir tout compris. A la manière d’un Mel Gibson dans « Ce que veulent les femmes »… Ou parce qu’il a repéré avant tout le monde une place à prendre sur le marché de la presse ?

Entre Cosmo et Marie-Claire, on trouve depuis un peu plus de deux ans dans les kiosques un féminin qui ne s’encombre ni de pages régime, ni de prescriptions mode. La couverture du premier Causette annonce le ton : une femme qui arbore poitrine nue et sourire plein d’assurance à une brochette de CRS, façon Cohn-Bendit en soixante-huit. Entre deux pommes frites dans un bistrot du vingtième arrondissement parisien, Gregory Lassus-Debat raconte comment l’idée a germé dans sa tête. Si l’allure est presque juvénile, le ton est assuré, sans détour. « Ca m’est tombé dessus », confie-t-il, comme pour capter l’attention. Alors documentariste pour France 5 – un répit pour lui qui a longtemps galéré entre études autofinancées et piges – il est à dix mille lieux de s’imaginer tout foutre en l’air pour lancer un magazine. La petite histoire, parce qu’il y en a toujours une, c’est une fausse une de magazine dont Gregory s’est amusé à faire de sa bienaimée la covergirl. A coup de titres provoc’, il trace sans le savoir les contours du ton Causette. S’en suit une réflexion longue de cinq pages sur les femmes, et pas seulement la sienne. « Pas un modèle fantasmé, pas une catégorie de consommatrice, juste une nana de tous les jours. » Il est le premier surpris quand son ode récolte des « On dirait moi » unanimes. Mais au delà de cette aecdote qui sent la rose, Gregory Lassus-Debat essuyait surtout un sacré ras-le-bol. « On essaye de ranger les femmes dans une case dont elles n’ont pas défini les contours. Vous devez vous habiller comme ci, aimer ça… » Pour exemple, il cite un titre qui revient chaque année sur les unes des féminins. « ‘Ce qu’on va aimer cet été.’ Mais on t’emmerde ! », il s’exclame, couteau en l’air. « T’es qui pour me dire ce que je vais aimer cet été ? »

Féministe, il l’est tranquillement. Et au même titre que Causette : à cause des autres. « On nous estampille féministes, mais ça devrait être ça, la norme. » Quand il parle de son magazine, on comprend qu’il cause un peu de lui. Remonté mais pas enragé, son féminisme tient à quelques bonnes habitudes. « Ne pas avoir honte de faire la vaisselle, ou une session lessive ». Mouais. La base, en somme. Mais quand on en vient au vif du sujet, sa conviction sonne juste. « Avec combien de filles j’ai discuté, confrontées d’une manière ou d’une autre au machisme ambiant ? », s’énerve-t-il. « Une main aux fesses pour l’une, un viol pour l’autre. Des choses qu’il faut taire. Il faut bien rester à sa place. » C’est cette violence presque banalisée qui le met en colère. A l’écouter, sa sensibilité à la cause féminine est symptomatique de sa génération. Né dans les années 80, il grandit en entendant partout que l’égalité des sexes est obtenue, mais constate une répartition des rôles qui détonne. Il se demande pourquoi les hommes ont le droit de discuter à table pendant que les femmes font la vaisselle, puis Bourdieu et sa Domination Masculine en cours d’ethnologie lui apportent quelques réponses. Plus humaniste que féministe, il pratique la galanterie qui est pour lui une forme de bonne conscience du machisme. « Si on peut aller vers l’égalité des sexes tout en vous facilitant la vie en portant votre valise trop lourde pour vos frêles bras, pourquoi pas », claironne-t-il.

La bonne idée dégottée au bon moment, Gregory Lassus-Debat a de la chance. Surtout, il est bien entouré. S’il évince la position de dominant, il se retrouve quand même à chapoter une équipe principalement constituée de femmes. Pour lui, c’est simple : dans le travail, la question du sexe n’intervient pas. « Ca reste un magazine écrit par des femmes, pour des femmes. Je suis entouré de deux rédactrices en chef, c’est sur elles que repose le magazine ». Pour faire voler en éclat les codes d’une presse féminine endormie dans des diktats ringards, Gregory Lassus-Debat a misé sur la débrouille. Crédit à la consommation et double dose de travail nuit et jour, « alors que, pour une fois, j’étais dans une position professionnelle où je n’avais pas de souci à me faire », il ajoute. « C’est dire si c’était désintéressé. » Suite logique du projet Causette ? S’attaquer à la presse masculine. Dans le numéro sorti aujourd’hui, un carnet de huit pages lui taille un costard. A quelques pages d’un dossier DSK/Tron, la déclaration des droits de l’homme sauce Causette pourrait bien mettre le souk dans les chaumières. En tous cas, à force de débrouille, ça y est : en septembre, Causette deviendra mensuel. La preuve que, même si la patrie de la Cosette des Misérables vient d’être révélée France des machos, Lassus-Debat a su causer à un lectorat qui se fiche pas mal des carcans qu’on veut bien lui imposer.