King Kong, de la théorie à la pratique

Enervé, entier et sans concession. King Kong Théorie est l’un des manifestes les plus punk de ces dix dernières années. Virginie Despentes y livre sa vision du féminisme, taillée à la hache et furieusement moderne. Le livre sort en 2006 et me retourne le bide. « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. La figure de la looseuse de la féminité m’est plus que sympathique, elle m’est essentielle. Exactement comme la figure du looser social, économique ou politique. Je préfère ceux qui n’y arrivent pas pour la bonne et simple raison que je n’y arrive pas très bien, moi-même. » Virginie Despentes, c’est Baise-moi en 93, adapté au cinéma avec Coralie Trinh Thi en 2000, c’est Teen Spirit en 2002, Bye Bye Blondie deux ans plus tard. Mais avant ça, Virginie Despentes, c’est une jeune fille qui coule une adolescence aussi émancipée que peut la vivre une native de 69, sans avoir le sentiment d’être victime de son sexe. Jusqu’à se prendre en pleine face, à 17 ans, les injonctions contradictoires imposées par ce qu’elle a (ou plutôt ce qu’elle n’a pas) entre les jambes. A mi-chemin entre l’autobiographie et l’essai, King Kong Théorie explore ce qu’est le job des femmes tel qu’on leur impose : se conformer à l’image de papier glacé d’une femme blanche hétérosexuelle, « séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant sans trop réussir », qui n’existe pas.

Jusqu’au 13 décembre, King Kong Théorie est sur les planches. Les mots de Despentes sont incarnés au Théâtre de la Pépinière par trois comédiennes presque aussi costaudes que le texte : Barbara Schulz, Anne Azoulay et Valére de Dietrich (à la mise en scène avec Vanessa Larré). Si elles rendent assez bien ses coups de sang à l’essayiste, appuyées par une mise en scène tout en nuances, on regrette juste que cette version soit moins punk que l’originale. Mais la pièce a les qualités de ses défauts : elle s’adresse à un public plus large que le bouquin. Moins averti peut-être. Parce que si depuis 2006, le discours de Despentes s’est heureusement répandu, et la réflexion généralisée, force est de constater qu’on n’est pas encore arrivé à la révolution féministe qu’elle espérait alors. En somme, cette pièce, il faut aller la voir avec sa mère soixante-huitarde qui ne saisit pas la nouvelle génération de féministes pro-sexe, son petit frère anarchiste qui croit qu’il a déconstruit le machisme, sa petite soeur qui ne comprend pas pourquoi on lui a collé un mot dans son carnet de correspondance pour délit de jupe trop courte.

King Kong Théorie

Théâtre de la Pépinière (Paris)
Jusqu’au 13 décembre 2014
Du mardi au samedi à 19h.
Jusqu’au 17 octobre, 24€ le samedi et 22€ les autres jours.
A partir de 18 octobre, 32€ le samedi et 29€ les autres jours.
Réservations : 01 42 61 44 16