Le féminisme de N à T

Si je vous dis « Elle a beau se revendiquer de la troisième vague, elle a oublié de checker ses privilèges et a sombré dans le slut shaming » , vous ne comprenez rien ? Ok, vous tombez à pic pour la suite du petit abécédaire du féminisme !

N comme Naturalisme

On a commencé à le voir avec le F de Féminisme, le mouvement féministe n’est pas uni : la première division isole deux grandes écoles : d’un côté le courant universaliste, qui prône l’égalité et explique les discriminations par les différences sociales ; de l’autre, le courant naturaliste (on dit aussi essentialiste), qui proclame le droit à la différence et explique les inégalités par les différences biologiques. Celui là défend la complémentarité des hommes et des femmes (hétéronormativité j’écris ton nom). Je prends des pincettes, comme vous voyez, mais pour moi ce courant relève plutôt de l’anti-féminisme (d’ailleurs nombreux-ses sont les naturalistes qui s’en revendiquent). L’idée du naturalisme est de dire, en gros : les femmes sont naturellement douces, les hommes naturellement des leaders, c’est merveilleux, renouons avec l’éternel féminin, mettons des fleurs dans nos cheveux et dansons à la gloire de notre cycle menstruel.

O comme Ordinaire

Difficile de définir le sexisme ordinaire. C’est même un peu sa marque de fabrique : il se faufile dans notre quotidien, fourbe comme pas deux, en faisant bien gaffe à ce qu’on ne le remarque pas. Comme l’écrit Brigitte Gresy dans son Petit traité contre le sexisme ordinaire, « On voit mieux pour le racisme, ‘sale noir’, ou l’homophobie, ‘sale pédé’, mais pour les femmes ‘sale femme’, ça ne marche pas. Avec ‘salope’, on s’approche », mais c’est pas encore ça. Le sexisme ordinaire, c’est les blagues graveleuses sur les gonzesses à la machine à café, c’est le type qui te demande dans la rue ce que fait une jolie fille comme toi toute seule, alors que précisément tu n’es pas toute seule, tu as ce type pénible qui te tient la jambe, c’est ta collègue qui te demande si tu vises une promotion canapé rapport à ta jupe super courte, c’est la question « Fille ou un garçon, la Magic Box ? » devant ton enfant auquel tu essayes d’inculquer l’égalité. Le sexisme ordinaire, c’est un petit bâtard sournois qui se frotte les mains dès qu’il entend « Bonjour mademoiselle, pourriez-vous me passer le chef de famille ? »

P comme Privilège

En voilà une notion qu’elle est compliquée. L’expliquer revient bien souvent à se foutre sur la gueule : il est assez difficile d’admettre que l’on peut être du côté des privilégiés, c’est une histoire d’ego, on dira. Pourtant c’est essentiel pour comprendre le topo. Dans tous les systèmes oppressifs, c’est à dire non égalitaires, il y a des opprimés et des privilégiés (j’en vois certains d’entre vous venir, là, direct : non, il n’y a pas d’histoire de victimisation là dedans, je vous le dis tout de go). En l’occurence, dans notre société, le groupe des hommes est privilégié par rapport à celui des femmes, qu’ils militent pour l’égalité ou non. De même que le groupe des hétéros par rapport au groupe de ceux qui ne le sont pas, que le groupe des cisgenre par rapport au groupe des transgenre et des queers, que le groupe des blancs par rapport à celui des autres couleurs de peau (voir I comme Intersectionnalité). Etre privilégié équivaut à ne pas être confronté aux discriminations potentiellement vécues par ceux qui ne le sont pas, privilégiés. Eh oui, si vous êtes insulté ou exclu parce que vous êtes blanc, ça ne remet pas en cause votre privilège : vous en bénéficiez encore.

Q comme Queer

Au départ, « queer » veut dire « étrange », « bizarre », bref : pas dans la norme. Le terme est d’abord utilisé comme une insulte adressée aux personnes LGBT, avant qu’elles ne se le réapproprient et le revendiquent (un peu comme le terme « salope » pour les slut walks) dans les années 80. En découle la théorie Queer : elle repense les identités en partant de l’idée que le genre découle d’une construction sociale, et est donc performatif. C’est le fameux « On ne naît pas femme, on le devient », de Simone de Beauvoir. La première théoricienne à s’emparer du mot est l’américaine Judith Butler (et son – costaud à lire mais néanmoins majeur – Gender Trouble). Quand à la notion de Queer en temps qu’adjectif, c’est plus compliqué : certains estiment que Queer veut dire LGBT, d’autres que cela désigne toutes les personnes qui ne se retrouvent pas dans la binarité du genre. Personnellement, je pars du principe que personne ne correspond en tout point aux canons sociaux du masculin ou du féminin et que personne n’est ni strictement hétérosexuel ni strictement homosexuel. J’ose : tout le monde est queer.

R comme (Taxe) Rose

La taxe rose, ou woman tax, c’est un surcoût sur les produits spécifiquement destinés aux femmes. Ces écarts, fruits d’un marketing genré, sont justifiés de deux manières : d’abord par des différences « organiques » (on estime que les femmes ont les cheveux longs alors que les hommes ont les cheveux courts, que les femmes ont la peau plus sensible que celle des hommes, etc.), ensuite par des différences de consommation (on estime que les femmes sont prêtes à dépenser plus d’argent que les hommes parce qu’elles prennent plus soin d’elles). En gros, on se base sur des clichés déguisés en grandes tendances pour proposer deux produits identiques au packaging et au prix différents, élaborer deux stratégies marketing distinctes et ainsi faire croire aux uns et aux autres qu’il leur faut celui-ci, et pas celui d’à côté.

Oh la belle arnaque !
Oh la belle arnaque !

En se baladant dans les rayons, on se retrouve donc face à des produits qui utilisent les stéréotypes sexistes et les alimentent : la brosse à dents pour monsieur (bleue, technique, innovante) et celle de madame (la même mais rose, tout en douceur, délicate, faite pour les bouches plus petites des femmes). Dans la même lignée, on a le stylo pour femme, le GPS pour femme, le pinard pour femme… Et ça rapporte : dans les rayons des magasins de jouets, l’offre était beaucoup moins segmentée il y a vingt ans. Aujourd’hui il y a d’un côté le vélo bleu avec Spiderman et de l’autre côté le vélo rose avec Barbie. Les parents ne peuvent pas refiler le vélo rose de l’aînée au petit dernier, parce que c’est bien connu, le rose c’est pour les filles. Donc tout doit potentiellement être acheté en double. C’est pareil pour les adultes : en s’adressant de manière différenciée aux hommes et aux femmes, on multiplie le besoin d’achat.

S comme Slut shaming

Contraction de « slut » (salope) et de « shame » (honte), le slut shaming désigne le fait de stigmatiser une femme parce qu’elle se comporte – selon les critères de la personne qui stigmatise – comme une salope. Ca va de suggérer à une femme qu’elle est « habillée comme une pute », à la scanner du regard en faisant des suppositions sur son niveau de morale, en passant par la critiquer sur la base du nombre de ses conquêtes ou l’humilier en prenant appui sur ce que l’on sait – ou suppute – de ses pratiques sexuelles. En bref, le slut shaming alimente l’idée puante que la sexualité n’est pas le domaine des femmes et qu’elles feraient mieux de se couvrir sinon il pourrait leur arriver malheur (et elles l’auraient bien cherché). Ce sale écueil, on peut tous et toutes tomber dedans par moment ; l’essentiel est d’identifier le problème et de rectifier le tir. 

T comme Troisième vague

Un peu d’Histoire mes petits poulets. Oui parce qu’avant de parler de la troisième vague, il va falloir faire un petit récap sur les deux premières. Previously, donc, dans l’Histoire du féminisme… La première vague démarre avec la révolution industrielle du 19e siècle. Deux grands objectifs : droit de vote et droit au travail. En somme, la base. Dans sa grande majorité, le féminisme de cette époque ne remet pas encore en question la répartition traditionnelle des rôles. Après la seconde guerre mondiale, place à la deuxième vague. L’entrée des femmes dans le monde du travail a changé la donne (elles commencent à acquérir une autonomie financière) et la science bouge (la pilule contraceptive débarque). Cette deuxième vague s’attaque donc à la répartition des rôles et à la domination masculine.

Le (génial) groupe Bikini Kill

Dans les années 90 débarque la troisième vague. La notion d’intersection émerge (voir I comme Intersectionnalité), intégrant les femmes laissées jusque là de côté. Le féminisme commence à s’institutionnaliser (au sein des organisations, de l’Etat et des universités via les études de genre). La difficulté à définir cette troisième vague vient du fait que, contrairement aux deux premières, elle est multiple : forcément, puisque l’idée est de prendre en compte les individualités. Plusieurs courants se distinguent et les modes d’action comme les revendications sont fragmentés. Les sphères investies par le féminisme sont elles aussi nouvelles : on peut citer les médias (le féminisme s’intéresse à la représentation des femmes dans l’art, le cinéma, la pub, à commencer par les Guerrilla Girls), la sexualité et ses champs d’étude (c’est le féminisme pro sexe, ou sex positive) et les cultures alternatives (culture punk à commencer par le mouvement Riot Grrrl, fanzines, ladyfests). Le seul hic, c’est qu’à valoriser les individualités, la troisième vague perd en force collective. D’où une impression de flou et un mot qui fait en flipper certains-es.

Suite et fin la semaine prochaine…