Le féminisme de U à Z

Suite et fin du petit abécédaire du féminisme, pour fourrer le nez dans les débats qui vont agiter 2015 et attaquer du bon mot cette année qui s’annonce aussi riche que la précédente.

U comme Utérus

Le débat sur la gestation pour autrui ne soulève que des questions délicates, ce qui en fait l’un des plus sujets à la baston du moment. Au sein même du mouvement féministe, la GPA fait partie de ces dossiers qui divisent. Certains le défendent au nom de la liberté des femmes à avoir un enfant, comme Elisabeth Badinter, qui ajoute d’ailleurs un argument purement féministe à son « oui » : « Je la défends […] parce que je crois que l’amour est construction et que l’instinct maternel n’existe pas », dit-elle dans une interview. Au nom de cette même liberté, d’autres affirment leur « non » en mettant la liberté des mères porteuses au dessus du « droit à l’enfant », comme Osez le féminisme qui estime que la GPA « instrumentalise le corps des femmes à des fins de procréation ». Dans un article publié dans les pages du Monde, l’avocate Caroline Mécary se demande quant à elle si « En définitive, permettre aux femmes, qui y consentent dans un cadre légal, d’offrir un enfant à un couple qui ne peut en avoir, ne serait-ce pas la plus grande subversion féministe que l’on puisse imaginer : s’affranchir enfin du devoir d’être mère ? » Bref, bien épineuse que cette question qui met l’utérus au centre du ring.

V comme (culture du) Viol

La culture du viol désigne un environnement social dans lequel le viol est banalisé, voire accepté : le viol serait inévitable, tous les moyens sont donc bons pour minimiser le crime qu’il représente. Là, vous vous dites : mon dieu, mais de quel monde dégueulasse s’agit-il ? Le nôtre, justement. Nous vivons dans une société dans laquelle on demande aux femmes de justifier leur tenue ou comportement, qui seraient potentiellement responsables de leur mise en danger ; une société qui érotise les agressions sexuelles ; une société dans laquelle on apprend aux filles à ne pas sortir trop tard parce que le viol est une possibilité contre laquelle elles ne peuvent rien ; une société dans laquelle les médias peuvent parler du procès DSK pendant des jours, rapportant des témoignages décrivant de glaçantes scènes de viols sans jamais utiliser le mot.

W comme « We can do it »

Non, cette dame ne s’appelle pas Rosie.

Cette image est l’un des symboles du féminisme, et pourtant il semble qu’avec le temps on ait complètement oublié d’où elle sortait. Pour ça, il faut revenir 7 décennies en arrière et faire un pas de côté vers l’Ouest. 1942 aux Etats-Unis. Franklin Roosevelt lance un programme d’économie de guerre et pour assurer la production, le gouvernement américain se rend assez vite compte qu’il a besoin de sa moitié de population coincée à la maison, j’ai nommé les femmes. Pour ce faire, il lance des campagnes d’affichage massives (oui, de propagande, on peut le dire) pour convaincre les femmes de bosser à l’usine et surtout les hommes de les laisser le faire. En 42, une usine commande une série d’affiches, dont la plus populaire est celle que nous avons tous en tête, bien qu’elle n’y ait été affichée que quelques jours. Mais non, cette dame n’est pas « Rosie the riveter ». Rosie, en fait, a été évoquée l’année suivante dans une chanson patriotique ultra populaire : c’était une femme qui travaillait à l’usine pendant que son bien-aimé était au front. C’est alors Norman Rockwell qui la fait entrer dans l’Histoire en couverture du Saturday Evening Post. C’est donc une image au départ très paternaliste qui est aujourd’hui érigée comme symbole du féminisme… Comme quoi, en 73 ans, on a bien adapté le message.

X comme (classé) X

Annie Sprinkle

Le féminisme pro-sexe (ou sex-positive) s’oppose à l’idée que la pornographie représente en soi une aliénation doublée d’une exploitation du corps des femmes. En l’occurrence, le porn mainstream (celui des tubes, celui que l’on trouve sans même le chercher, celui qui représente la majorité de la production) n’a rien d’émancipateur : les femmes y sont partout (chosifiées) mais les pénis sont toujours au centre ; le schéma sexuel est toujours le même. C’est clairement par et pour des hommes que sont faits ces films. Fort heureusement, un autre genre de pornographes a à coeur de relever le niveau :  Candida Royalle fait partie des premières à lancer le mouvement en créant « Femmes productions » dans les années 80, suivie par l’artiste, performeuse et réalisatrice Annie Sprinkle, qui a commencé à défaire le porno de la répartition centenaire (et chiante) des rôles dans le X. Aujourd’hui, le flambeau est fièrement repris par de talentueuses activistes du porn joyeux et féministe : Madison Young, Erika Lust, Ovidie. Mais au fond, un porno c’est féministe c’est avant tout une production respectueuse de ses actrices et acteurs, un scénario pas trop con, du plaisir et une action qui voit plus loin que le pilonnage hétéronomé en règle.
A lire : The Feminist Porn Book: The Politics of Producing Pleasure.

Y comme (génération) Y

Où se place la génération Y sur l’échelle du féminisme ? Les femmes nées entre 1981 et 1995 (on parle aussi de celles nées entre 78 et 94, ça dépend des fois et ne me demandez pas pourquoi) appartiennent à cette génération que l’on associe bien souvent à l’individualisme, à l’impatience et au 2.0. Elles profitent donc des victoires du féminisme, mais s’y référent-elles comme à un combat actuel ? Le comité ONU Femmes a recueilli les témoignage de femmes de trois générations différentes dans une centaine de pays pour réaliser un panorama du féminisme. Pour la génération W (1945-1960),  pionnière, le féminisme est toujours d’actualité : elles se sont battues pour leur liberté et ont conscience des acquis du mouvement. La suivante, génération X (1961-1980), est pragmatique. Elle a hérité des libertés acquises par ses aînées mais a également reçu sa part de désillusions : sa priorité est à l’équilibre de la vie professionnelle et privée. Et la génération Y ? L’étude nous montre qu’elle aspire avant tout à la liberté mais ne met pas forcément le mot « féminisme » sur cette revendication. Près d’un quart des femmes interrogées aux États-Unis et au Canada estiment que l’égalité est déjà atteinte dans leur pays… On parle des inégalités salariales et de la répartition des tâches ? On peut parler des pubs du Super Bowl, sinon…

Z comme (friend) Zone

La « friend zone » est un concept a priori inoffensif : il désigne le fait pour l’une des deux parties d’une relation d’être vue seulement comme un ami, ce qui contrarie ses sentiments à sens unique. En gros, on vous planque dans la friend zone au moment où vous comprenez que cette personne avec qui vous voulez coucher n’envisage pas la réciproque pour ne pas ruiner cette si belle amitié. A priori, donc, pas de problème. Sauf qu’en tapant « friend zone » sur Google, on tombe sur une myriade de sites de PUA (pickup artists, en VF : artistes du ramassage de minettes), ces coachs minables qui prodiguent des conseils à base de manipulation mentale et d’objectification à des mecs qui n’arrivent pas à niquer (ici, une vidéo avec une très belle interprétation de géranium). Et partout, des hommes « friendzonés » se plaignent de s’être investis, d’avoir tout fait comme il faut, d’avoir bossé la gonzesse sans arriver à tirer aucun « bénéfice ». La friend zone perpétue le mythe crade selon lequel le sexe serait une rétribution que les femmes devraient aux hommes en échange de leur gentillesse. Un peu comme si, sous prétexte qu’un type a passé des semaines à jouer à la console comme un barge, le dernier niveau devrait se débloquer comme une ceinture de chasteté. Ca fonctionnerait peut-être très bien si les femmes étaient des programmes informatiques, mais en fait, non.