« Dear White People » : le poids des stéréotypes

« Chers blancs, le nombre d’amis noirs désormais requis pour ne pas paraitre raciste vient de passer à deux. Et désolée, cela n’inclut pas Tyrone, votre dealer de beuh. » C’est avec un humour incisif que Sam White, l’héroïne métisse de Dear White People, distille ses prescriptions sur la radio du campus de Winchester, l’université factice où se déroule l’intrigue. Elle est politisée à bloc, militante féroce, et bien décidée à donner une claque black à sa prestigieuse université. Dans une Amérique où triomphent Jay-Z et Obama, elle s’entend dire que « le racisme n’existe plus ». Une scène superbe fait même dire au fils du président de la fac, infâme petit con raciste sans même s’en rendre compte, que « le plus dur en Amérique aujourd’hui, c’est d’être un homme blanc éduqué. »

En toile de fond, les relents bien dégueulasses d’une tradition qui fait régulièrement surface sur les campus américains : plusieurs universités ont ces dernières années été au centre de polémiques parce que des étudiants y avaient organisé des fêtes sur le thème « noir ». L’occasion de copier tous les codes de la culture noire à base de stéréotypes racistes gros comme des maisons : black face, bling dans tous les sens, accoutrement de clip de rap mal dégrossi et bien sûr, utilisation du mot « nigga ». Dear White People s’ouvre sur les images des JT qui relatent qu’une soirée à thème « Libérez le négro qui sommeille en vous » a eu lieu sur le campus, avant d’opérer un flash back pour suivre les personnages jusqu’à la soirée.

Le premier film de Justin Simien est à hurler de rire, il est sophistiqué et sa bande son est chiadée à souhait, mais surtout, il propose une piqûre de rappel efficace sur le privilège blanc. Certes, le point de vue est forcément très américain : c’est un campus movie, les étudiants se réunissent en syndicats et en fraternités, les références sont toutes issues de la pop culture américaine, l’intrigue s’inspire de sales affaires qui ont eu lieu outre-Atlantique. Mais le propos est suffisamment fort pour faire passer un message qui marche en France aussi : non, affirmer qu’on est tous de la même couleur et qu’on ne fait pas de différence n’est pas la solution. Ca permet d’éviter soigneusement de prendre en compte le privilège dont bénéficient les blancs et les discriminations (tantôt subtiles, tantôt gros-sabots) que subissent les non-blancs.


Dear White People
est un film sur le racisme ordinaire, celui qui fait croire à un grand nombre de personnes que la seule existence d’Oprah Winfrey est la preuve que les discriminations raciales n’existent plus. C’est aussi un film sur les luttes sociales de minorités qui peinent à faire entendre leurs revendications dans un monde où elles paraissent secondaires. Le fait que son réalisateur ait planté, parmi ses personnages principaux, un noir discriminé en raison de son homosexualité, prouve qu’il regarde sa thématique sous le prisme de l’intersectionnalité (voir le I de l’Abécédaire du féminisme). C’est sous le même prisme que j’ai regardé le film, qui dépeint avec beaucoup de finesse les rouages des luttes sociales dans nos sociétés occidentales. Alors quand les deux nanas assises devant moi, qui ont passé les dix minutes précédant la projection à parler racisme ordinaire et discriminations, ont crié « Beurk ! » devant la première scène de baiser homo, j’ai stoppé net de sourire. Quand devant la deuxième scène, la première a lâché le mot « dégueulasse » et la seconde s’est caché les yeux, j’ai serré les poings. Dénoncer le racisme ordinaire tout en pratiquant l’homophobie ordinaire, ça revient un peu pour moi à vomir dans l’assiette dans laquelle on mange.

Dear White People

Un film de Justin Simien,
Avec Tyler James Williams, Tessa Thompson, Kyle Gallner, Teyonah Parris, Brandon P. Bell
En salles le 25 mars 2015 (demain !)