Huguette et Marcel, ou l’entente louche

Huguette et Marcel s’entendent bien. Mon dieu, mais c’est louche ! Décortiquons un peu cet affreux réflexe de sexualiser toute complicité entre deux individus de sexe opposé, voulez-vous ?

Anguille sous roche

Huguette et Marcel, ça pourrait être n’importe qui. Ils s’entendent bien, donc, et si leurs interactions sont reposantes c’est qu’elles sont dénuées de rapport de séduction. Mais il y a bien toujours quelqu’un pour alerter de l’ambiguité gênante qui plane. En fait, on réfléchit à la place d’Huguette et Marcel. Pas besoin de leur demander leur avis, c’est une évidence : il y a anguille sous roche. Bah oui, puisqu’Huguette est une femme et Marcel est un homme. Pardi…

Huguette s’entend bien avec Mireille, aussi. Seulement là, même sans connaître l’orientation sexuelle de l’une ou de l’autre, personne ne voit à redire si les deux sont complices. Elles pourront même se caresser les cheveux et se montrer leur culotte, pas de problème. L’hétéronormativité est une sacrée connasse. En érigeant la complémentarité homme-femme comme norme inaltérable, elle sème le doute un peu partout : les hommes devraient être amis avec des hommes et les femmes avec des femmes, Yin et Yang seraient bien gardés.

Tristesse de l’hétéronormativité

On entend souvent les amoureux éconduits dire que « l’autre n’a pas voulu plus ». Plus ? Ca veut dire quoi, « plus » ? Que le rapport amoureux/sexuel est une forme aboutie du rapport amical ? Cette sémantique pose le sexe comme une finalité, une sorte de panacée en deca de laquelle une relation n’est qu’une version bêta de ce qu’elle pourrait être. Ajoutez à ça qu’il est difficilement acceptable qu’un homme (célibataire, de surcroit) se montre attentif avec quelqu’un qu’il n’essaye pas de pécho : il faudrait quand même voir à pas passer pour un pédé. Dans le monde merveilleux de la virilité, une marque d’affection toute masculine à l’attention d’un autre homme est tout à fait acceptée. Grosse tape dans le dos, « ma couille », « bro ». Il convient par contre d’éviter d’être trop sympa avec une femme – sauf si c’est à des fins sexuelles. En atteste le triste concept de « friend-zone », selon lequel être l’ami d’une femme est la pire chose qui peut arriver à un homme, pire que d’être amputé des deux bras ou de manger sa morve. C’est une question de virilité.

Sur Sexactu, Maïa Mazaurette consacrait en 2013 un billet au « râteau amical ». « Je discute avec un homme et nous avons une vraie connexion intellectuelle. On parle de science-fiction, on se trouve mille points communs, on se fait rire, tout est merveilleux, le mistral lustre nos cheveux dans un élan mystique. Puis je mentionne l’existence d’un petit ami, et le mec se barre. Ou alors, à un moment il voudrait m’embrasser, et je refuse gentiment, et il se barre. Parfois en se montrant offensé ou agacé, comme si ma conversation n’avait été qu’une grosse pub mensongère. Je lui ai fait perdre son temps. » L’horreur de cette scène, c’est que la nana perd immédiatement tout intérêt dès lors qu’elle n’est pas sexuellement disponible.

Et c’est exactement ce qui se passe quand on suppose, par défaut, que la complicité d’Huguette et Marcel est louche : puisqu’Huguette n’est pas sexuellement disponible, Marcel n’a en définitive aucune raison d’entretenir une relation chouette avec elle. Pour un peu qu’Huguette porte ses jupes courtes, on conclura bientôt qu’elle aguiche. Parce que forcément, Marcel est un homme et qu’un homme, ça pense avec son entre-jambes. Et voilà comment, en voyant anguille sous roche, on alimente des poncifs ma foi #plutôtsympa.