Relationship Status #1: Olga

© Nina Flageul

A travers mon travail de journaliste, je rencontre chaque jour des femmes inspirantes, intelligentes, superbes, puissantes, qui se confient à moi sur leur cheminement vers l’émancipation. Ces échanges sont vivifiants et doux – je suis convaincue que nous bénéficions toutes et tous de prêter attention au témoignage d’autres femmes, qu’elles nous rappellent nous-mêmes ou soient à l’opposé exact de notre trajectoire personnelle. Je lance donc une nouvelle rubrique : Relationship Status. Une collection de témoignages axés sur la relation que nous entretenons avec certaines des composantes de notre identité.

La première à se prêter au jeu est Olga, journaliste qui tient le blog body positive L’utOptimiste. Pour la suite, cette rubrique est ouverte à toutes les personnes qui s’identifient comme femme et ont envie de partager leur cheminement vers l’acceptation de soi. Ecrivez-moi !

 

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Olga_ 2Comment qualifieriez-vous votre relation avec votre corps ?

En rémission. Un peu plus épaisse que la moyenne depuis l’enfance, sans jamais avoir dépassé la “courbe”, j’ai fait mon premier régime à 12 ans. Sous les applaudissements de ma famille et de mon entourage, j’ai perdu onze kilos en deux mois de vacances scolaires. Pour reprendre le double un an plus tard avec l’arrivée de mes règles. Il était donc prévisible qu’à 16 ans, je me haïsse et sombre dans l’anorexie. Durant deux ans j’ai compté chaque calorie, enchaîné des heures et des heures sur mon vélo elliptique en combi de sudation, mâché consciencieusement chaque bouchée pour aller ensuite la vomir… Avec la prise de conscience de ma mère puis un suivi psychologique, j’ai réussi à m’en sortir. S’en est suivie une courte période de stabilisation, jusqu’à ma relation longue suivante, où on m’a laissé sous-entendre que j’étais trop grosse (avec un IMC “normal”, même si l’IMC est une ineptie, en vrai). J’ai donc enchaîné les périodes de régime et de binge eating, en faisant le yoyo. Puis je suis tombée sur le blog The Militant Baker, activiste body positive américaine, en 2012. Cette rencontre a changé ma vie, mais passer de la théorie à la pratique a été laborieux. Aujourd’hui je suis tatouée, j’ai les cheveux arc-en-ciel, je me laisse pousser les poils d’aisselles, je m’habille comme bon me semble et je tiens un blog body positive moi aussi. J’apprends à aimer ce corps qu’on m’a toujours dit de détester en me le réappropriant. Je cultive ma bienveillance à l’égard des autres et de leurs corps aussi bien que du mien. J’ai encore beaucoup de “jours sans”, mais j’ai appris à ne pas culpabiliser pour ça, et je continue de me battre contre les injonctions corporelles et le modèle unique de représentation de la beauté (blanc, mince, cisgenre, valide, jeune), pourtant si universellement… multiple !

Votre relation avec le féminisme ?

Le féminisme est sans doute ce qui me définit le plus aujourd’hui. Depuis ma prise de conscience, en 2012 aussi, ma vie n’est plus la même. J’ai dit adieu à ma tranquillité d’esprit car je bouillonne de rage devant les inégalités, mais le militantisme, aussi bien en ligne qu’IRL, fait de moi la personne que j’ai toujours eu envie de devenir, chaque jour un peu plus. Je suis actuellement dans deux associations, une qui lutte contre le harcèlement de rue, et l’autre qui milite pour la visibilité et les droits des personnes LGBTIAQ+ et fait de la prévention santé en matière de santé sexuelle et de drogues. Plus les mois passent, plus je regarde en arrière et constate l’étendue de ma déconstruction. Je sais qu’il me reste encore beaucoup de choses à désapprendre, et réapprendre, mais c’est passionnant et j’y consacre énormément de temps, d’énergie. Mon féminisme est intersectionnel et j’ai de plus en plus de mal avec les féministes “institutionnelles” qui ont un féminisme bien trop excluant (envers les personnes racisées, les femmes voilées, les personnes transgenre, les travailleurs.euses du sexe…), mais j’essaie de rester bienveillante envers tou.te.s, autant que faire se peut. Car quand je repense à mes propres convictions ou certitudes d’antan, elles n’étaient pas dénuées de sexisme ou d’autres bêtises oppressives ! Il ne faut pas oublier que la déconstruction prend du temps… et qu’elle ne se fait pas d’elle-même.

Votre relation avec les autres femmes ?

Aléatoire. J’admire, apprécie, chéris énormément les nombreuses militantes qui m’entourent, de près ou de loin. Mais en dehors du cercle de ces fréquentations féministes, proches et moins proches, je me sens souvent mal à l’aise, notamment au bureau (à grande majorité féminin, sauf pour les cadres, faut pas déconner…). Tiraillée entre l’idée de faire “la relou de service” en intervenant quand j’entends des atrocités sexistes, racistes, grossophobes… et l’envie d’être en paix. Du coup, je “choisis mes combats”, j’essaie de semer quelques graines de réflexion çà et là, histoire que tout ce féminisme dans lequel je macère se diffuse un peu en dehors de la bulle d’activistes que j’ai autour de moi. J’ai quand même souvent l’impression d’être en décalage total avec les autres, un vrai alien pour bien des nanas que je croise. Entre celles qui me trouvent “courageuse” de montrer autant mes gros cuissots mais qui “se tueraient” (entendu, véridique), si elles étaient “comme moi”, et celles qui me prennent pour une extrémiste quand je dis que je ne veux pas avoir d’enfants…

Votre relation avec votre personne préférée ?

Je n’ai pas une personne préférée, mais des personnes préférées ! Et pas seulement parce que je suis célibataire. Disons que je laisse peu de monde franchir la porte de mon petit coeur, mais une fois que quelqu’un.e y est, iel y est pour de bon, sans distinction. Ces personnes-là sont mes priorités au quotidien, clairement, elles font ma vie, et ce sont les seules avec lesquelles je m’autorise parfois de craquer, de révéler mon côté un peu moins bisounours, un peu moins “utoptimiste”. On me dit souvent que je suis très maternelle (ce qui es assez drôle vu que je ne planifie absolument pas d’être mère un jour) dans mes relations amicales. Je pense que ces liens très forts que je tisse avec ces gen.te.s sont la réflexion de relations familiales compliquées, dues à mon statut de “vilain petit canard” de l’arbre généalogique. J’ai “choisi ma famille” et je la serre fort dans mes bras aussi souvent que possible.

Votre relation avec votre genre ?

Clairement, je suis une meuf cis. Même si j’ai beaucoup de mal avec le mot “femme”, que je trouve trop lourd pour moi. Sans doute à cause de tout ce que la société colle sur ce terme comme clichés et injonctions. D’ailleurs, depuis petiote, on m’a souvent fait la remarque que j’étais un garçon manqué car je jouais beaucoup avec des garçons, et plus aux Playmobil et à la gamelle qu’à la poupée. Jeune adulte, mon goût pour certaines activités “pas courantes” (moto, karting, plongée sous-marine…) a fait s’écarquiller bien des mirettes, qui ne comprenaient pas le “contraste” avec ma coquetterie. Sans parler de mon goût pour le travestissement, le dessin de moustaches et barbes sur ma figure dès que j’en ai l’occasion (j’aime tout ce qui se joue des rôles et codes genrés, tout ce qui est gender fuck, je trouve ça terriblement libérateur) qui a suscité tout autant de sourcils levés. C’est probablement un des déclencheurs de ma déconstruction féministe : prendre conscience de tous ces stéréotypes de genre ! Et l’envie de les bousculer encore plus.

Votre relation avec votre sexualité ?

Conflictuelle. Trop de violence dans mon passé avec les hommes pour avoir confiance en eux, pas assez d’expérience avec les femmes pour avoir confiance en moi face à elles, et pas assez d’assurance pour partir explorer ma pansexualité sans une grosse boule paralysante dans la gorge et le ventre. Pour compliquer les choses, je suis aussi sapiosexuelle : j’ai besoin d’une connexion intellectuelle minimale pour mettre quelqu’un.e dans mon lit, donc ça limite les occasions. Ça fait deux ans que je suis célibataire et que j’évite les rencontres, car je me suis rendue compte que malgré mon engagement féministe je me faisais encore trop marcher dessus dès que j’avais une attirance ou des sentiments. J’ai pris conscience que la confiance en moi que je m’efforçais de (re)bâtir ne fonctionnait pour l’instant qu’à condition de n’avoir personne dans ma vie. Heureusement que je suis de nature solitaire car si ce n’était pas le cas ce conflit interne serait probablement difficile à vivre ! Ceci dit, cet « isolement » ne m’empêche nullement d’avoir une sexualité : je flirte en permanence, je me masturbe, je fantasme, je regarde du porno… J’ai l’impression que les yeux vont sortir des orbites des personnes à qui j’en parle parfois : “Mais, ça t’manque pas ?” Ben non, c’est un choix. Et j’en ai un peu marre qu’on sous-entendre que je “passe à côté de ma jeunesse”, car l’injonction à la sexualité n’est pas plus sympa que celle à la chasteté/pureté. Je me suis trop forcée par le passé, parce qu’il “fallait que je baise pour pas être une looseuse”. La sexualité est quelque chose de très personnel, et de fluctuant. Il faut s’écouter et faire (ou ne pas faire) à son rythme, selon ses envies, besoins et ressentis, c’est essentiel.

Olga, à 12 ans.
Olga, à 12 ans.

Votre relation avec l’adolescente que vous avez été ?

Quand je pense à elle, mon coeur se retrouve dans un étau. J’aimerais la convaincre de ne pas se faire du mal pour les autres, ni en maltraitant son corps pour l’amincir, ni en malmenant ses limites sociales pour ne pas embarrasser son groupe d’amis. Je voudrais lui faire comprendre que si les personnes autour d’elle ne lui renvoient que du négatif et des injonctions à changer, c’est qu’elles n’ont pas leur place dans sa vie. J’aimerais lui dire qu’elle est en train de jeter de belles années à la poubelle en ne pensant qu’à son poids jour et nuit, en se lacérant la peau des bras et des jambes… Mais je sais que ce n’est pas tout à fait vrai. Car je sais que sans ces souffrances passées, la personne qu’elle est devenue serait moins empathique, moins révoltée. Et je n’aime pas imaginer une “moi d’aujourd’hui” qui n’aurait pas envie de faire avancer le schmilblick. En fait j’aimerais juste lui murmurer “ça va être long mais accroche-toi, ça ira mieux, ça ira bien, promis !”

Votre relation avec l’âge adulte ?

L’âge quoi ? J’ai eu 27 ans il y a un peu plus d’un mois et ce chiffre a du mal à sortir de ma bouche ou mon clavier. J’ai atteint mon scary age : je suis officiellement plus vieille que Monica dans la saison 1 de Friends (chacun.e ses repères, on ne juge pas !). Mais honnêtement, je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire, “être adulte”. Le combo crédit/voiture/carrière/mariage/famille ? C’est clairement pas pour moi. La paperasse me donne des sueurs froides, je déteste les soirées “corporate” au bureau et je suis à découvert tous les mois. À côté de ça, j’ai très vite été indépendante et autonome grâce à ma mère, qui travaillait beaucoup et n’avait pas de sous pour me faire garder, ce qui fait que je suis débrouillarde et que j’arrive pas trop mal à gérer les imprévus, même si ça me stresse. Pour moi cet “âge adulte” c’est m’épanouir en toute liberté dans les choses que j’aime : mon militantisme, mes connaissances, mes loisirs et mes  ami.e.s.


Votre relation avec l’image que vous renvoyez aux autres ?

Je suis toujours surprise, même si j’y travaille, de voir qu’on m’apprécie, alors que je m’isole si souvent, pour ménager ma nature d’introvertie. Et j’ai toujours autant de mal à accepter les compliments, je me dis que si le regard que posent mes proches sur moi est si doux c’est parce qu’ils m’aiment. En revanche “les autres”, les gens, les inconnus, la foule… Je m’en fiche royalement ! Assez étrange finalement, de me sentir vulnérable auprès des miens, et forte dans l’adversité, si j’ose dire.

Olga_ 3Votre relation avec votre miroir ?

J’ai un peu honte d’avouer que je me scrute souvent dans la glace. J’ai beau avoir fait d’énormes yoyos en quinze ans, je vois toujours la même chose. Dans les mauvais jours j’ai besoin de chercher longtemps avant de trouver quelque chose de positif, pour faire taire “les petites voix”, jamais parties depuis ma période anorexique. Dans les bons, je me dandine joyeusement en me trouvant canon, et je me dis que c’est quand même chouette d’y arriver, après toutes ces années de lutte contre moi-même !