Relationship Status #2 : Yasmine

© Anne Jacqueline, in "Out of the blue" © Anne Jacqueline, in "Out of the blue"

Pour ce deuxième volet de la rubrique Relationship Status, c’est Yasmine Modestine qui se prête au jeu du témoignage. Comédienne, musicienne et auteure de théâtre, elle a écrit Quel dommage que tu ne sois pas plus noire, paru l’année dernière aux éditions Max Milo.

 

✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽 Cette rubrique est ouverte à toutes les personnes qui s’identifient comme femme et ont envie de partager leur cheminement vers l’acceptation de soi. Ecrivez-moi ! ✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽
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Cette rubrique est ouverte à toutes les personnes qui s’identifient comme femme et ont envie de partager leur cheminement vers l’acceptation de soi. Ecrivez-moi !
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Comment qualifieriez-vous votre relation avec votre corps ?

C’est une question difficile, celle du rapport à son corps, dans une société où nous sommes harcelées depuis l’enfance… J’essaie de faire attention à ce corps. Mais je ne peux pas lutter contre tout et le temps fait son oeuvre.

Votre relation avec le féminisme ?

Compliquée. Le mot est devenu tellement péjoratif en France, où l’on dit qu’on déteste les mots en “isme” – racisme et féminisme peuvent se retrouver dans le mime sac sans discernement. Quand j’étais adolescente, j’ai lu presque tout Virginia Woolf. J’essayais d’expliquer Une chambre à soi à la maison ! J’ai longtemps été plus concernée par la lutte pour les droits des femmes que par le racisme. Je me sentais plus attaquée en tant que femme que pour ma couleur du peau. Enfin, je le croyais parce que tout était fait pour nier le racisme, et aussi parce que j’avais des amis formidables qui m’en protégeaient. En réalité, les expériences de femme et de métisse sont étroitement mêlées. Je dirais aujourd’hui que je suis féministe jusqu’à un certain point. Quand les féministes blanches oublient le colonialisme, je ne suis pas cette féministe là. Si le féminisme c’est Elisabeth Badinter, je ne lui suis pas. Quand les féministes sont de l’aristocratie, la haute bourgeoisie, la ploutocratie et méprisent le petit peuple, je ne le suis pas.

© Anne Jacqueline
© Anne Jacqueline

Votre relation avec les autres femmes ?

J’ai toujours eu de fantastiques amiEs. J’aime beaucoup les femmes. La misogynie ambiante voudrait que les femmes ne s’entendent pas entre elles, qu’elles “se crêpent le chignon” et que les hommes, eux, soient des “buddies”. Ce n’est pas vrai. Dans mon environnement la jalousie n’a rien de féminin.

Votre relation avec votre personne préférée ?

Je ne sais pas si j’ai une personne “préférée” mais j’ai des degrés de relations différents et évidement, la personne avec qui l’on partage le plus de choses est aussi celle avec qui on respire mieux, avec laquelle on n’a moins de contrainte sociale de “bonne tenue” et avec laquelle on peut presque tout dire si l’on en a envie, avec laquelle on peut s’énerver sans avoir peur de ne plus être aimée. Je pense que c’est mon point de repère : si je peux m’énerver sans avoir au dessus de ma tête l’épée de Damocles d’une menace d’abandon, de rejet. Et contrairement à ce qu’on peut penser il y a très peu de gens avec qui on peut s’énerver. Ce n’est pas forcément la personne avec qui vous couchez, loin s’en faut, qui acceptent le mieux vos agacements, vos irritations, votre mauvaise humeur, vos doutes, vos peurs, vos colères.

Yasmine, à 6 ou 7 ans. © Annie Noveri

Votre relation avec votre genre ?

Quand j’étais enfant, j’aurais voulu être un garçon, juste parce que je trouvais que les garçons était plus libres et mieux aimés. Etre une fille ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est les inégalités que ça implique. L’inégalité des salaires, le déséquilibre des rôles pour les actrices, l’interdiction de vieillir pour les femmes… J’aime les femmes qui osent, qui prennent leur place, qui prennent la parole. Les hommes n’ont pas de problème à prendre la parole, beaucoup… Dans le métier de comédienne, c’est fatiguant – il faut être belle et se taire plus ou moins. Je n’ai jamais bien réussi. Les femmes non blanches ont, je crois, encore plus de mal à prendre leur place… Mais tout cela se nuance.

Votre relation avec votre sexualité ?

Je pense que tant qu’on ne prendra pas la mesure du ravage causé par les agressions sexuelles pendant l’enfance, le monde ira très mal.

Votre relation avec l’adolescente que vous avez été ?

Je voudrais qu’on l’ait mieux aimée, qu’elle n’ait pas été si introvertie, qu’on lui ai appris à avoir confiance en elle, à se servir de ses ailes au lieu de vouloir sans cesse lui couper, et qu’elle se batte pour les garder.

Votre relation avec l’âge adulte ?

Etre adulte, c’est quoi ? Payer ses impôts ? C’est très, très chiant. Vieillir ? C’est chiant, comme dit Catherine Deneuve, surtout quand on a loupé tant de moments de sa jeunesse. Avoir son permis de conduire ? Voter ? Se marier et faire des enfants ? Pendant longtemps, les filles étaient majeures avant les garçons : pourquoi ?  Pour qui, plutôt ? Combien de temps encore va-t-on croire que les femmes sont “plus mûres” que les garçons ? Oui, je suis adulte depuis que je suis majeure aux yeux de la société, je suis responsable devant la justice, je travaille pour gagner ma vie, je dois payer mes impôts. Mais il y a des pays où des enfants travaillent pour gagner leur vie. Alors ça ne peut pas être un critère. Je suis adulte parce que je pense mieux ? Je ne crois pas non plus. Je suis plus forte, je peux protéger les plus faibles. J’aimerais que ce soit vrai. Je suis adulte parce qu’il parait qu’on l’est à 18 ans.

© Jean-François Robert

Votre relation avec l’image que vous renvoyez aux autres ?

Il y a toujours eu un immense malentendu entre ce que j’étais et ce que le monde blanc me renvoyait de moi ; entre la petite fille, l’adolescente que j’étais, la femme que je voulais être et ce que des hommes voulaient, veulent que je sois.

Votre relation avec votre miroir ?

Cordiale. Ca dépend des jours. Je ne m’y attarde pas trop. Je ne suis pas quelqu’un qui est en paix. Je ne crois pas que dans le monde actuel on puisse être en paix. Mais je respire. Et je sais me protéger. Ça, j’ai appris à le faire.