Relationship Status #3: Manifa

Qu’est ce que ça veut dire, “être une femme”? Avoir un utérus, porter du maquillage ? Non. C’est davantage un vécu, une expérience commune. Une place dans le monde. En prêtant l’oreille au témoignage d’autres femmes, qu’elles nous ressemblent ou soient à l’opposé de nous, on s’approche de la réponse. C’est l’ambition de la rubrique Relationship Status, collection de témoignages intimes de femmes sur leur identité.

Aujourd’hui, c’est Manifa N’Diaye qui se prête au jeu. Elle est photographe. Son rapport conflictuel avec ses cheveux afro l’a poussé à réaliser une très belle série de photos dans les salons de coiffure afro du quartier Château d’Eau (Paris) ; elle a édité son premier livre, Bang Bang Malamour, sur les garçons queer de Toulouse.

✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽 Cette rubrique est ouverte à toutes les personnes qui s’identifient comme femme et ont envie de partager leur cheminement vers l’acceptation de soi. Ecrivez-moi ! ✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽
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Comment qualifieriez-vous votre relation avec votre corps?

Répondre que j’ai une relation saine à mon corps reviendrait à mentir, je la qualifierai donc plutôt d’ambivalente. J’ai un corps qui correspond pas mal aux canons de beautés imposés aux femmes, et pourtant, je me demande souvent si ça va, je me scrute, m’analyse beaucoup. Je suis néanmoins beaucoup plus à l’aise aujourd’hui que je ne l’étais il y a encore quelques années de ça: j’ai passé la majeure partie de ma vingtaine à me préoccuper de chaque chose que je mangeais et je me pesais tous les jours. Ce qui me semble fou et obsessionnel aujourd’hui!

Depuis, j’ai découvert de super écrits, comme Beauté fatale de Mona Chollet, ou Ways of seeing de John Berger. Les deux livres sont dans des registres tout à fait différents: l’un est un essai féministe, l’autre un écrit d’art, proche du manifeste, mais ils ont tous les deux le mérite de faire mesurer l’impact du poids des représentations des femmes sur l’image que nous avons de nous-mêmes. Le livre de John Berger fait d’ailleurs partie de mes piliers: il invite chaque spectateur, qu’il regarde une peinture classique ou une publicité dans un magazine, à garder en tête toute la tradition picturale qu’il y a derrière ces images, une tradition dans laquelle une femme n’a guère plus de fonction que celle de ravir l’oeil de celui la regarde, au même titre qu’une corbeille de fruit dans une nature morte. C’est une pensée qui m’accompagne toujours dans ma manière de photographier les femmes (comme les hommes d’ailleurs): comment les montrer pour ce qu’elles sont, comment convier quelque chose de la beauté intérieure de la personne photographiée, sans se limiter à celle de son enveloppe extérieure ?

Votre relation avec le féminisme?

Ma relation avec le féminisme n’est pas figée, elle évolue au fil de mes lectures et de mes rencontres. J’essaie d’être le plus possible dans le dialogue, de remettre en question mes propres automatismes et idées reçues. Grâce au féminisme, je comprends de mieux en mieux ma féminité; être féminine relève ainsi pour moi de plus en plus de choix conscients, et non d’une oppression subie. Aujourd’hui, je m’épile, je me maquille et je me coiffe non pas parce que je le dois, mais parce que je le veux. Remettre en question tous ces petits détails que je vivais jusque là comme des évidences m’ont permis de laisser certaines choses derrière moi, pour ne garder que celles qui me conviennent.

Pour beaucoup, le mot “féministe” appelle l’image d’une hystérique, avec du poil aux aisselles et les seins qui pendent parce qu’elle a brûlé son soutif en hurlant. C’est l’image que j’en ai eu moi aussi pendant des années, alors qu’au contraire, le féminisme m’a permis d’être mieux dans ma peau et dans mon corps, et par là même, d’être encore plus femme que je ne l’étais avant. Je pense cependant qu’il y a plusieurs formes de féminisme et surtout, plusieurs manières d’être féministe. J’aime le féminisme qui remet en question, ouvre au dialogue, mais ne se victimise pas. Le féminisme est pour moi une pratique de remise en question qui, au même titre que la philosophie, commence avec soi-même. Demander aux autres de ne pas nous juger de manière systématique, sur la base de préjugés, demande que nous en fassions tout autant, entre femmes, et vis à vis des hommes.

Votre relation avec les autres femmes?

Je crois que les gens pensent souvent à tort que les féministes s’opposent aux hommes et veulent les écraser. Or, non  seulement cette idée est fausse, mais je crois également profondément qu’il en revient autant aux femmes qu’aux hommes de changer leur attitude pour faire avancer les choses. Je crois même que c’est d’abord aux femmes de se remettre en question et de changer, bien que cette idée puisse sembler choquante. Je dois dire que quelques-unes des pires phrases sexistes que j’ai entendues sortaient bel et bien de la bouche de mes homologues féminines. Le “slut shaming” perpétré gratuitement contre la fille dont on aime pas le style ou dont on est un peu jalouse, les barrières invisibles que l’on se met à nous-mêmes, entravant notre propre avancée professionnelle, et tant d’autres choses, c’est avant tout à nous de ne pas les autoriser.

Moi la première, j’essaie de ne pas faire de sexisme en ayant des pensés du type “je préfère travailler avec un homme plutôt qu’avec une femme, les rapports seront plus directs et sans coups bas”. C’est quelque chose que j’ai beaucoup dit et que j’entends souvent de la part de femmes, alors que si l’on y pense un tant soit peu, c’est absolument terrible comme manière de penser! C’est aussi absurde que de généraliser sur des origines culturelles ou sociales.

Votre relation avec votre personne préférée?

Pour répondre à cette question, il faudrait déjà que j’aie une personne préférée! Je ne suis pas une adepte de l’exclusivité en amitié, et j’ai la chance d’avoir un entourage éclectique, composé de personnes formidables. Chaque personne que j’aime fait partie de ma construction personnelle, et je dois mon accomplissement en tant que jeune femme à chacune d’entre elles. J’essaie de mon mieux de leur donner autant que ce qu’elles me donnent et j’espère arriver à le leur rendre au moins un peu.

Votre relation avec votre genre?

Manifa, à 3 ans.

J’ai eu la chance d’être élevée dans une famille qui ne fait pas de distinction entre les filles et les garçons. Ma mère m’a toujours laissé avoir les jouets que je voulais (ma Barbie roulait en Bat-mobile qui lançait des missiles) et porter les vêtements que je voulais (je suis donc passée du look BCBG à celui de skateuse, en passant par des trucs franchement vulgaires). Je suis la petite dernière d’une grande famille, j’ai donc aussi beaucoup été élevée par mes frères et soeurs, qui m’ont appris qu’être jolie c’était bien, mais qu’il n’y avait aucun mérite à en retirer: ça veut juste dire que tu as gagné à la loterie de la génétique, donc pas de quoi se vanter (bien que ce soit un bonus dont il faut avoir conscience). Dans le même temps on m’a enseigné que ce qui faisait une personne était avant tout son intelligence, sa force, son courage et sa persévérance. Ma famille m’a donc appris à être à la fois la princesse, et le vaillant prince qui saura la délivrer. Et je les en remercie!

Ma relation à mon genre est du coup très simple. J’aime être féminine et j’aime le décorum que l’on y rattache: j’adore m’habiller (d’ailleurs je préfère la mode féminine à la mode masculine, je trouve qu’on a une diversité de choix énormissime à côté d’eux) et prendre soin de moi. Je ne prends pas ma féminité comme un carcan auquel je dois me conformer, mais plutôt comme un buffet dégoulinant de nuances de rose, de girly, de paillettes et de kitsch dans lequel je viens piocher à plaisir; je ne la subis pas, je l’embrasse et je joue avec. J’aime me mettre en valeur et je prends ma féminité comme un pouvoir et une force supplémentaires que les hommes n’ont pas forcément.

J’ai fait toute une série de photographies, Bang Bang Malamour, avec des garçons “genderfuck” du milieu queer toulousain. J’ai pu mesurer avec eux la chance que c’est de pouvoir être “fabuleuse” quand on le souhaite: ils m’ont appris que je pouvais porter un mini short et des créoles et faire ma diva pour aller acheter du pain si ça me faisait plaisir. Pourquoi se soucier des regards malveillants et critiques, quand on a la chance de pouvoir opter pour embrasser sa liberté à la place? C’est je crois une des plus belles leçons qu’ils donnent jour après jour avec la force de leur audace et de leur extravagance: vivre libre à tout prix et avoir la force d’être soi-même.

Votre relation avec votre sexualité?

Pour toutes les raisons que j’ai citées avant, elle est très épanouie. Pour moi, rien n’est interdit parce que je suis une fille, et je n’attends pas des garçons qu’ils prennent les choses en main. Attention, qu’on ne prenne pas mal mes propos, j’adore les jeux de séduction et je ne joue pas les dictatrices. Je pense simplement que dans les couples hétéro, on met une pression monstre aux hommes, en leur faisant croire que ce sont eux les pilotes et les seuls responsables du jeu, alors que, purée, c’est un jeu auquel on joue à deux!

Votre relation avec l’adolescente que vous avez été?

Manifa, à 18 ans.

Je l’adore, cette adolescente que j’ai été. Elle est passée par de nombreuses épreuves qu’elle a à peu près géré. Elle a testé plein de trucs et a été franchement débile, et je l’en remercie, parce que qu’est ce que j’ai pu rire! Grace à elle, je ne regrette rien et j’ai la sensation d’avoir pleinement vécu la folie de ma jeunesse. Néanmoins, je suis contente de l’avoir laissée derrière, parce que je suis bien mieux dans ma peau maintenant!

J’ai eu du mal à trouver ma place, en tant que fille pleine d’ambitions, et en tant que métissée (d’un père sénégalais et d’une mère franco-italienne). Mon adolescence a été rude de confrontations avec le monde extérieur et c’est une période au cours de laquelle je souffrais particulièrement de me sentir différente par rapport aux autres. J’ai fait mes classes dans le lycée le plus huppé et bourgeois de Lyon et j’y ai grandement souffert du racisme diffus qui y régnait. Je dis “diffus” parce que je suis gentille, car en réalité j’ai essuyé des propos franchement insultants.

Comme tout enfant issu de l’immigration l’apprend un jour à ses dépend, j’ai compris à l’époque que je n’avais pas le droit à l’erreur et que je devrais faire mieux que les autres. Cette prise de conscience s’est à l’époque traduite chez moi par une révolte maladroitement adressée au monde entier, une bonne dépression et un rejet de moi-même et de ma différence. J’étais adolescente, j’ai pris tout ça comme une claque massive dont je ne me voyais pas me relever. Heureusement, en grandissant, j’ai appris à traiter le problème différemment. Je laisse de côté les blessures qu’ouvrent de telles situations d’injustice et de violence, pour me concentrer sur la force de surpassement que ces attaques m’ont forcé à adopter.

J’ai compris que je n’avais pas à me recroqueviller dans une coquille pour quelques imbéciles. C’est toujours la même histoire: une fois que l’on s’accepte pleinement soi-même, il est beaucoup plus facile de demander aux autres de nous accepter à leur tour. C’est donc après un long chemin intérieur, ponctué de lectures et de films géniaux que j’ai appris à gérer tout ça – je conseille au passage à tout le monde de voir le film sur l’industrie du cheveu afro, The good hair, de Chris Rock, traversé par les témoignages de célébrités noires américaines sur leur rapport avec ces questions.

J’ai également entamé un travail photo dans les salons de coiffure afro, commencé à Château d’eau à Paris et que je souhaite poursuivre dans les salons de coiffure de Dakar au Sénégal, pour le finir à New-York. Je travaille aussi sur une série de photographies que je réalise dans la diversité des territoires français, pour laquelle j’essaie de capter ce qui fait mon identité française, notre France. J’ai donc maintenant un regard beaucoup plus posé sur ces problématiques, et je les observe à travers mon appareil photo, en y mettant toute ma sensibilité et en même temps mon recul de photographe. Je cherche aujourd’hui à trouver des réponses à tous ces sujets épineux qui agitent le pays, en me laissant guider par ma tendresse et mon affection pour celui-ci. C’est comme ça que je prends le contre-pied face à ces quelques gens bruyants qui choisissent de teinter la France de haine.

Votre relation avec l’âge adulte?

La balance est compliquée à trouver. J’ai pleuré à mes dix-huit ans car je ne voulais pas vieillir, j’estimais que j’avais passé mes plus belles années… Voilà qui donne une idée de ce que je pensais du fait de grandir et vieillir à l’époque! Comme beaucoup de femmes, j’entends ce message diffus selon lequel plus les jours passent, plus je vieillis et prends des rides et donc, plus je perds de ma valeur. Mais j’avance et je me rends compte qu’il n’y a rien de plus faux.

Aujourd’hui, la trentaine approche et j’essaie au mieux de rester en accord avec cette adolescente un peu extrême et aventureuse que j’ai été, tout en autorisant la jeune femme tempérée et réfléchie qui apparaît peu à peu à prendre sa place. C’est un jeu d’équilibre complexe, mais en ce moment, je m’éclate tout en construisant et j’arrive à accorder mes choix avec mes envies profondes. Je ne peux pas demander mieux et juste pour ça, je n’ai plus peur de cet âge adulte tant redouté.

Votre relation avec l’image que vous renvoyez aux autres?

Cette problématique de l’importance de l’image que l’on renvoie aux autres fait partie des grands maux de notre génération, exacerbée par les réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram. La course aux “followers” et aux “likes” est aliénante et anxiogène. Je m’applique donc au maximum à garder une distance thérapeutique entre ces réseaux et moi, car je sais que je suis le type de personne qui pourrait facilement s’y perdre. J’ai en effet tendance à accorder trop de crédit à ce que pensent les autres de moi. C’est un grand défaut, mais je le canalise.

Cette question de notre rapport à notre image à l’heure du numérique et des réseaux sociaux me préoccupe beaucoup et traverse mon travail de part en part. On vit une époque de bouleversements et nous sommes forcés à redéfinir énormément de codes. Par exemple, une photographie est aujourd’hui souvent immédiatement partagée sur les réseaux sociaux et soumise au regard de centaines de personnes, ce qui n’était pas le cas avant. Une photographie restait dans le cadre de l’intime, on la montrait à nos proches dans nos albums photos, ou depuis les petits portraits transportés dans les portefeuilles. La pratique du selfie, nouvelle manière de se photographier et qui s’est répandue à une vitesse folle est également pour moi un vaste terrain de recherche. Les québécois ont créé le mot “ego-portrait” pour les qualifier, je trouve cette trouvaille lexicale extrêmement riche tant elle enveloppe de manière juste les questions que pose cette pratique. La problématique de notre rapport à notre propre image est un champ riche qui pose énormément de questions et que je ne cesse de fouiller.

Votre relation avec votre miroir?

C’est un objet que je trouve très particulier, qui est riche de symbolisme et qu’on retrouve d’ailleurs dans nombre de mes photographies. Au quotidien, je dois dire que mon miroir et moi, on s’entend bien. J’aime l’image qu’il me renvoie, donc à partir de là il ne me contrarie pas trop! Par contre, si je commence à trop me regarder, je repère les défauts, et là, rien ne va plus! J’ai conscience que mon miroir pourrait rapidement devenir mon meilleur ennemi, donc j’ai tendance à le garder à distance.

Narcisse et son amour démesuré de lui-même, qui l’a poussé à sa propre perte, est le mythe qui me fascine le plus depuis que je suis petite. Je me rends compte en écrivant cela que la conscience que nous avons de propre image et la manière que nous avons de nous l’approprier et de l’utiliser, qui sont des thèmes si récurants dans mon travail, sont en fait des éléments qui me travaillent depuis toujours. Je pense que je n’ai de cesse de les explorer dans chacune de mes séries de photographies.