Le diktat du vichy

Certes, nous sommes pile entre les deux tours de la présidentielle. Certes, il y a des sujets plus sérieux à traiter que ces vulgaires affaires de bonne femme, mais quand même, la question mérite d’être posée : est-ce qu’on nous imposerait pas un tout petit peu le vichy, ces derniers temps ? Des petites robes printanières, ambiance fille-à-son-papa des beaux quartiers, aux blouses à froufrous, genre fille qui a coupé à la va-vite dans les rideaux de cuisine du manoir familial de Saint-Cloud, la mode est à l’invasion de vichy.

Rappelons qu’au-delà d’être un motif d’angoisse de l’histoire de France, le vichy est avant tout un motif de napperon (pour les pots de confiture des gentilles mamies françaises) et de nappe (celle du pique- nique). Voilà pourquoi il évoque systématiquement une ambiance aussi champêtre que franchouillarde. Oui, dans l’imaginaire collectif, carreaux vichy égale image rassurante de petite famille blonde batifolant dans un parc des Hauts-de-Seine, partageant des denrées du terroir comme, au pif, saucisse sèche, pâté de foie et jambon de Paris sur baguette de souche.

Ou alors, deuxième évocation subliminale beaucoup plus casher que la première, le fameux cabas all-over vichy rose et blanc. Celui-là indique, depuis 1948, que vous faites vos courses chez Tati : une enseigne ambiance braderie, fondée dans le quartier populaire et multiculturel de Barbès, à Paris, au lendemain de la Libération, par un Juif tunisien.

D’accord, mais d’où vient la robe vichy ? Nous sommes en 1959, à la mairie de la petite ville de Louveciennes, dans les Yvelines. Dans la salle des mariages, la fiancée qui s’avance au bras de son père ne porte pas une traditionnelle robe blanche, mais – oh ! Seigneur – une petite robe en vichy rose et blanc, une breloque au poignet et les cheveux blonds lâchés.

L’épouse rebelle, c’est Brigitte Bardot, désormais madame Jacques Charrier. Toute la presse s’étant invitée, le petit carreau est dès le lendemain consacré du meilleur chic. Envolée, sa connotation souk de Barbès. Le patron de la scandaleuse robe est sitôt publié dans les journaux et madame Tout-le-Monde recycle sa nappe pour copier son idole.

Voilà, tout s’explique : celui qui l’a créée, le couturier Jacques Esterel, dira avoir « dessiné une robe qui [lui] rappelait les petites bergères du XVIIIe siècle ». Old school et bien de chez nous. Et le modèle, B.B., révélera bientôt n’être autre que la plus farouchement France-aux- Français des vedettes bleu-blanc-rouge.

Hasard ? Rien n’est moins sûr. Et si de machiavéliques gens de la mode s’étaient accordés à nous fourguer du vichy en-veux-tu-en-voilà, comme par hasard pile pendant les élections, pour qu’on avale, par une savante et subliminale association d’idées, la vieille rengaine « travail, famille, patrie » sans moufter ? Ha, ha ! Grillés, les dictateurs de la fringue. On va pas se laisser faire : on portera du gros tartan bien punk.

 

Ce billet d’humeur qui ne parle absolument pas de politique – et qui d’ailleurs n’a aucun rapport avec une candidate qui se ferait passer pour une grande amoureuse de l’égalité alors qu’elle lui chie à la gueule de père en fille – a initialement été publié dans le tout nouveau numéro de Causette, en kiosque jusqu’au 6 juin.