Le problème sans nom

En 1963, l’écrivaine américaine Betty Friedan exposait au monde ce qu’elle appelait “le problème sans nom”* : la pression, pesant sur les femmes, à être épanouies dans leurs seuls rôles d’épouses et de mères. Cinquante ans plus tard, notre problème n’a toujours pas de nom, mais s’est complexifié : la pression qui pèse sur les femmes est celle de tout avoir, tout conjuguer. On ne s’attarde que peu sur la difficulté (ou absence de difficulté) des hommes à “tout avoir”. Forcément, puisqu’on considère encore que la sphère domestique est par défaut le terrain des femmes. C’est donc à elles et à elles seules de le “conjuguer” avec les autres terrains sur lesquels elles ont l’audace de s’aventurer. Pendant ce temps, on continue de se convaincre que les humains dotés de pénis ne savent pas faire plusieurs choses à la fois, alors “conjuguer”, vous n’y pensez pas.

C’est ainsi qu’on la trouve en tête de gondole. Là, au rayon des fantasmes bien huilés, ceux qui ronronnent toujours aussi fort qu’il y a cinquante ans. Elle trône là, avec son sourire ultra-bright et son air de ne pas y toucher tout en y touchant à mort : la femme parfaite. On a grandit dans l’idée que c’était elle, l’exemple à suivre, le modèle après lequel courir comme des tartes, quitte à y perdre notre temps, notre pognon, notre estime de soi, et puis peut-être, y perdre la tête. C’est en se comparant à elle qu’on se dit qu’on n’a rien réussi du tout, qu’on n’est pas assez bonne, mince, pulpeuse, jeune, ferme. Pas assez performante, compétitive, successful. Pas assez mignonne, douce, sexy. Pas assez maman. Pas assez putain. Ou pire, trop. C’est encore en pensant à elle qu’on se dit qu’on devrait pourtant y arriver : c’est pas si compliqué d’exceller à la fois au boulot, au lit, aux fourneaux, devant le miroir et face à l’horloge biologique. Tic, tac, tic…

Tac. Je suis enceinte, et je n’ai jamais senti planer de façon aussi tangible le fantasme de la femme parfaite au dessus de ma tête. Il est là, posté comme un vautour pour me rappeler en tout instant que j’ai foiré. Il faudrait tout réussir, même (surtout !) cette période au cours de laquelle on découvre avec délectation qu’on ne contrôle plus rien. A huit semaines de grossesse, je n’étais pas une Serena Williams, capable de remporter le tournoi d’Australie sans moufter ; plutôt une lavette qui s’endormait sur un strapontin et se réveillait au terminus du métro, les yeux collés et le cerveau en vrac. A vingt semaines, je n’étais pas une Beyoncé Knowles, en équilibre à la renverse sur une chaise, enchaînant les vocalises avec une paire jumeaux dans le ventre ; plutôt une épave émotionnelle, flippée de voir mon corps tourner le dos à nos vingt-huit ans de relation de confiance, jusqu’à faire son truc de son côté sans même plus me consulter. A huit mois de grossesse, je ne serai certainement pas une Alysia Montano, courant un 800 mètres en arborant un ventre sculptural et un sourire emprunté à la déesse de la plénitude ; plutôt un paresseux sous calmants, désespéré de n’être pas foutu de lacer ses chaussures sans l’intervention d’une âme charitable.

C’est un drôle de truc, d’être enceinte en même temps que Serena Williams, Beyoncé Knowles et Alysia Montano. On se sent, comment dire… Un peu comme une merde. Notre problème n’a toujours pas de nom, mais je vais quand même lui en donner un : fantasme. Le fantasme tapis au fond de nos cerveaux qui nous répète à l’envi qu’on peut, si on veut, être Wonder Woman. La vérité, c’est que non, on ne peut pas. Parce que Wonder Woman a quand même la particularité de posséder un lasso magique qui lui a été offert par les Dieux, et qu’un avantage pareil, rappelons que ça n’existe pas, dans la vraie vie. Parce qu’on n’en saura jamais rien mais que, peut-être, Serena Williams s’est noyée dans son cocktail d’hormones au point de chialer devant des rediff du Bachelor ; peut-être que Beyoncé Knowles a angoissé seule face à son miroir en se demandant si sacrifier la majesté de son booty et l’élasticité de son périnée valait vraiment le coup ; peut-être même qu’Alysia Montano s’est tapé des varices et qu’elle a du porter des mi-bas de contention couleur chair cinquante deniers. Ou peut-être, qui sait, qu’on se fait un mal fou en les érigeant au rang de sur-femmes et qu’il serait temps, à la place, d’écraser le fantasme de la femme parfaite avant que ce ne soit lui qui nous asphyxie sous le poids de ses injonctions.

* Betty Friedan (1921-2006), The Feminine Mystique ; en français La Femme Mystifiée.

A vous…

Si je vous parle fantasmes, c’est aussi que vient de sortir le très beau hors-série d’été de Causette, que je suis très fière d’avoir co-piloté. On y parle vie éternelle, fessée, Freud, trucs en plumes, délires post-coloniaux, fric, Prince charmant, gazon maudit, Cléopâtre, lectures à une main, Poutine, strings à paillettes… Je vous propose de gagner votre exemplaire de ce numéro spécial et un abonnement à Causette. Pour participer, racontez-moi – dans les commentaires, sur Twitter ou sur Facebook -, le moment où vous avez décidé d’écraser le fantasme de la femme parfaite. Vous avez jusqu’à dimanche !