La vierge émoustillée

C’est le fantasme dérangeant par excellence : celui d’être violée. Evoquez-le seulement, et c’est le malaise immédiat. D’ailleurs, d’ici, je vous sens embarrassé-e. Oui, vous. Comment peut-on être excité-e en imaginant une chose pareille ?, vous vous dites. Encore faudrait-il qu’on ne nous ait pas élevées, nous filles, dans l’idée que le désir est un truc de mec et que le nôtre ferait mieux, si on n’est pas capable de le cacher, de nous faire un peu honte. Le prince ne se fiche-t-il pas éperdument du consentement de la belle au bois, quand il fourre sa langue dans sa bouche endormie ? Dans l’une des plus anciennes versions du conte, c’est pire : il la pénètre alors qu’elle est inconsciente*. Charmant. Reste que le fantasme du viol, s’il dérange, concernerait 31 à 57% des femmes**. Alors, plutôt que de le disséquer du bout des doigts, laissons Anaïs, 23 ans, nous le raconter. Ce fantasme, il fait partie d’elle depuis dix ans. Dix ans qu’elle le décortique, qu’elle le retourne dans tous les sens… Qu’elle l’a, finalement, apprivoisé. Elle ose ici en parler pour la première fois.

« Souvent, c’est un inconnu que j’imagine. Parfois, un homme que je connais. Il me prend de force, je n’ai pas le choix. J’ai commencé à imaginer ces scénarios quand j’avais douze ans. J’ai une libido énorme depuis que je suis très, très jeune. Un désir qui bouillonne. On m’a tellement martelé le crâne avec l’idée que préserver sa virginité, c’est être une fille bien, que j’ai associé ce désir qui commençait à naitre en moi au mal absolu. J’ai essayé de le contenir. Et puis je me suis arrangée avec ma conscience. Imaginer qu’un homme me contraint à avoir du plaisir me déculpabilise totalement parce que dans ce cas de figure je n’aurais pas eu le choix d’avoir un orgasme. Donc, je n’aurais pas fauté, et je resterais une fille pure et respectable. 

J’ai eu des relations avec des femmes – des préliminaires, des caresses – [Anaïs considère malgré cela qu’elle est vierge, ndlr], je me masturbe aussi, j’ai des orgasmes, mais c’est la pénétration qui rassemble toutes mes peurs et toutes mes envies. Je n’arrive pas à sauter le pas. Parfois, j’imagine que c’est l’un des deux mecs du groupe PNL qui me force à coucher avec lui. Ils sont à la fois des bad boys et des mecs sensibles, c’est exactement le paradoxe qui se joue dans mon esprit : je fantasme à la fois sur le viol et sur le mec bien que je voudrais rencontrer, qui me trouverait vraiment unique et qui me considérerait comme un être humain et non un trou. Donc, j’ai ces rêves ultra violents que je cultive, qui me permettent de prendre du plaisir et de gérer la frustration que je ressens ; et de l’autre côté j’attends une sorte de prince charmant avec qui je pourrais exprimer mon désir sans me sentir comme une mauvaise fille. 

Moi, entre les deux, je suis coincée avec mon désir profond : je veux être un être sexuel sans être un objet sexuel. Je veux baiser avec qui je veux, quand je veux, n’être ni la mère ni la putain, ne rendre de comptes à personne ! Mais je ne m’en sens pas encore capable. Alors en attendant, je rêve d’une sexualité qu’on ne pourrait pas me reprocher. Et pour l’instant, qu’est ce qu’on peut me reprocher, hein ? »

*Le Soleil, La Lune et Thalie, de Giambattista Basile, publié en 1634 et dont Charles Perrault s’est inspiré.
**Selon l’étude Women’s erotic rape fantasies: an evaluation of theory and research, de Critelli JW et Bivona JM (2008).

Quant à moi, je n’ai pas encore trouvé meilleur terrain d’observation du cerveau de mes semblables que leurs fantasmes. Qu’ils soient aussi inavouables que celui d’Anaïs, ou tellement banals qu’ils révèlent sans le savoir des morceaux de notre imaginaire collectif. C’est tout l’objet du hors-série de Causette, que j’ai adoré concocter pour vos jours de torpeur et vos nuits fraîches. Il est en kiosques jusqu’au 12 septembre.