Stoya & Ovidie : Interview croisée

Stoya et Ovidie sur le tournage de "X Girls contre Supermacho". ©Jessica Forde /Canal+

X Girl contre Supermacho est un dyptique de courts-métrages pornos qui explore les différences de point de vue à travers un dispositif inédit. Il s’agit de deux moyen-métrages de 26 minutes chacun : le premier est réalisé par une femme, Ovidie, avec une perspective féministe ; le second par un homme, Dist de Kaerth, avec une perspective mainstream. Les deux films ont été tournés dans le même décor, avec les même acteurs, le même budget et la même base de scénario. Le montage va débuter, avec une contrainte de taille : les deux films doivent être raccord à la seconde près, pour que la comparaison soit totale.  Au mois d’octobre, les abonnés de CANAL + pourront visionner les deux films simultanément, l’un sur la chaîne et l’autre sur leur ordinateur ou tablette en effet miroir. J’ai bu un Coca avec Ovidie et Stoya, qui joue dans les deux films, pour parler porno et féminisme.

Stoya, quelles sont les différences qui t’ont marquée entre les deux tournages ?

Stoya : Les principales différences sont très visuelles. Les réactions des personnages, le maquillage, la pilosité, le langage corporel, les tenues… Par exemple, Ovidie m’a fait porter une robe que je pourrais probablement porter dans la rue sans problème. Pour le second film, en revanche, j’étais habillée de manière très… Porno. Le premier film est beaucoup plus proche de la réalité, aussi bien dans le scénario que dans les pratiques sexuelles.

As-tu une préférence ?

Stoya : Je suis la Suisse, je ne choisis pas ! Mais je crois vraiment que ce dont le porno a besoin aujourd’hui, c’est de mettre en avant la pluralité des corps, des sexualités et des perspectives. Jusqu’à peu, le porno était réduit à la production mainstream de gonzo dominé par les hommes, effaçant vingt ans de réalisatrices féminines et dix ans de porno queer. Je crois que ce projet est un outil très puissant pour réaliser qu’il y a bien plus de complexité que l’on veut bien le croire dans la production pornographique.

Quel est votre rapport au féminisme ?

Ovidie : Un rapport très clair ! Je me considère comme féministe depuis que j’ai 15 ans, c’est là que j’ai commencé à m’impliquer dans l’activisme. Ca fait aussi bien partie de mon métier que de ma vie personnelle.

Stoya : Le féminisme, pour moi, est une notion très compliquée. Si on parle du féminisme qui dit « le corps des femmes leur appartient, elles devraient pouvoir en faire ce qu’elles veulent », celui qui dit « être une femme ne devrait d’aucune manière être un frein pour réaliser que l’on a envie de réaliser », alors oui, je suis totalement féministe. Mais il y a d’autres sortes de féminismes qui excluent les femmes trans, qui me stigmatisent pour mon métier, ou qui débattent indéfiniment pour savoir si porter du rouge à lèvre est un acte politique… Mon dieu, ça doit être agréable d’avoir suffisamment de temps pour bloquer sur des questions pareilles.

Comment se traduit votre féminisme dans votre travail ?

Ovidie : Avant tout par le fait d’essayer de représenter d’autres formes de sexualités, moins stéréotypées. Je n’ai pas de problème avec le fait que l’on représente une sexualité faite de rôles stéréotypés, mais j’ai un problème avec le fait que l’on ne fasse que ça. La pornographie, en tant qu’élément faisant partie de notre environnement culturel, a de fait une influence sur nous. On absorbe ses codes. Je trouve salvateur d’apporter une alternative. Et je trouverais suicidaire de laisser la pornographique exclusivement aux mains des hommes ! 80% des personnes qui travaillent dans cette industrie sont des femmes, alors autant de se la réapproprier.

Stoya : Je dirais que la majorité de mon travail n’est pas plus féministe que celui d’une secrétaire qui fait son travail. Parfois, on est plus concerné par le fait de payer son loyer que par les implications philosophiques de ce qu’on fait pour gagner sa vie. Dans ce projet par exemple, la démarche féministe est celle d’Ovidie. Mon job est de servir au mieux sa perspective.

Et dans votre vie quotidienne ?

Stoya : Au quotidien, je dirais que ça implique être consciente du double standard et des inégalités et ouvrir ma bouche quand je le juge nécessaire.

Ovidie : Pour moi, c’est revendiquer le droit de faire ce que je veux de mon corps sans avoir à subir de slutshaming. C’est quelque chose qui m’est particulièrement cher, parce qu’il s’agit de la forme de sexisme la plus exacerbée en ce qui me concerne, du fait de mon CV un peu chargé. C’est aussi revendiquer le droit de vivre seule, d’être indépendante, réfléchir aux injonctions que je subis au quotidien, même si je n’arrive pas forcément à lutter contre. C’est essayer d’oeuvrer à mon petit niveau – dans la façon dont j’éduque ma fille, dont je me comporte au quotidien, dont je parle à ma mère, dont je m’exprime auprès des médias – en adéquation avec mes convictions politiques et être cohérente avec moi-même. Ce qui n’est pas tous les jours évident.

Selon vous, quels sont les ingrédients d’un porno féministe (s’il y en a) ?

Ovidie : Je me souviens qu’au moment où j’ai commencé, il y a 15 ans, la question était : qu’est ce qu’on invente comme recette pour faire quelque chose de différent ? On a commencé par faire une liste d’ingrédients, justement. C’est aussi ce qu’avait fait « Puzzy Power », au Danemark, à la fin des années 90, avec des critères très précis. Par exemple, leur manifeste stipulait qu’on n’avait pas le droit d’attraper une actrice par les cheveux pendant une fellation. Quand on y réfléchit, c’est complètement con : en quoi ce serait anti-féministe ? Ce qui est anti-féministe, c’est que ce soit toujours les mêmes pratiques dans le même ordre, et que ce soit toujours les mêmes qui se fassent tirer les cheveux. Si tu fais une liste d’ingrédients et que tu la donnes à un réalisateur mainstream, il ne fera pas quelque chose de bien, il fera peut-être un porno soft, avec les mêmes pratiques et une petite lumière tamisée. Je suis un peu tombée dans ce piège là moi aussi. Il a fallu tout repenser. Aujourd’hui, j’essaye de ne plus y réfléchir, je suis mon instinct. Et quand je regarde mes films je sais que je ne suis pas une traitre à la cause !

Stoya : Je crois également qu’essayer de faire une check-list n’a pas de sens. C’est naturel de vouloir en faire une quand on essaye de se départir des modèles, mais ça n’aboutit qu’à un soft-porn qui n’a rien de féministe. Le seul ingrédient, à mon avis, c’est l’intention de proposer quelque chose de différent.
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