Docteure Duchesne : sorcière en gynécologie

© Elsa Devèze

Habituellement, Docteure Caroline Duchesne se déplace en camion. L’année dernière, cette alter gynécologue a acheté un vieux camion de pompier, l’a retapé et en a fait le « TransUtérus Cruising Agency » : un cabinet de consultation mobile, doublé d’une bibliothèque qui regorge de trésors et d’une collection de plantes médicinales. Mais hier, à l’évènement de lancement du tout frais collectif féministe Brigade du Stupre, qui se tenait au squat (on dit « maison de quartier ») L’Amour, elle s’était aménagé un petit cabinet de fortune, douillet et soigneusement fermé. Ce personnage – en combinaison bleue ornée d’un dessin de l’appareil génital féminin à échelle 1 – était d’abord pour l’artiste et performeuse Poussy Draama (son vrai nom, elle l’assure) endossé sur scène. Il est vite devenu le lieu de son activisme. « J’ai toujours travaillé autour de la sexualité, fait énormément de recherches sur le sujet pour emmagasiner des connaissances », raconte-t-elle. « Le Docteure Duchesne les a classées, les alimente continuellement et surtout les partage. » Et son sujet, elle le connait, même si elle ne se substitue pas au médecin.

 ✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽✌🏽 Le hasard a voulu qu’Ovidie et moi décidions d’interviewer Poussy Draama le même jour. Les grands esprits se rencontrent ! On s’est dit que c’était plus drôle de le faire à deux.

« L’alter-gynécologie, c’est apporter des informations sans préjugés. C’est finalement s’intéresser à tout ce qu’il y a en dehors des pathologies. » Sa démarche s’inscrit dans une forme de « gynécologie réaliste » qui prend en compte la réalité des diversités sexuelles. Elle se veut plus inclusive que la « gynécologie officielle » qui, elle, part du principe que nous sommes forcément cis-genres et hétérosexuelles. « Je considère que la gynécologie occidentale et l’anatomie de la chatte telle qu’elles sont enseignées sont des fictions pures. » Au début de son activité en tant que Docteure Duchesne, elle effectuait essentiellement des « consultations » individuelles, mais l’expérience est rapidement devenue pesante : « Les personnes que je rencontrais me racontaient leurs traumatismes, comment leur gynéco leur avait posé leur stérilet comme un boucher… Au bout d’un moment, cette accumulation de récits, ça commençait à devenir psychologiquement difficile à encaisser, c’est pour ça que j’ai décidé de développer les ateliers collectifs. »

© Elsa Devèze

Le workshop du jour est un atelier d’auto-examen du col de l’utérus. L’intérêt ? « Quand tu vas chez le médecin pour un rhume, tu es capable de dire si tu as le nez bouché, une toux sèche ou grasse. Quand tu arrives en consultation chez le gynéco, tu devrais pouvoir dire si ça sent bizarre, si ton col est rouge… L’auto-examen ça permet aussi de savoir à quoi tu ressembles pendant les règles. Pour moi c’est aussi anodin que de regarder l’intérieur de sa bouche. » La plupart de la quinzaine de participantes n’a jamais vu son col – contrairement aux gynécologues qui les a ausculté. Spéculum à la main, chacune a pu s’essayer à ce geste incroyablement simple et faire connaissance avec soi. Des histoires de consultation gynécologique traumatisantes, il y en a eu, partagées dans ce petit cercle. De la bienveillance et une joyeuse ambiance self-help, aussi. Et oui, il y a eu des selfies-speculum.

On retrouve Poussy Draama le lendemain pour un café, sourcils roses, tee-shirt Spice Girls d’époque et sourire bienveillant aux lèvres. Elle parle de sexualité avec la plus grande des simplicités et une envie de partager à couper au couteau. Les seuls instants où l’on voit le scepticisme soulever un de ses sourcils, c’est quand elle évoque les vieux docteurs aussi mâles que blancs, de Bartholin à Fallope, qui ont donné leur nom à tout ce qui constitue l’anatomie féminine. « L’histoire de la gynécologie occidentale est extrêmement violente et raciste. » Et il n’y a qu’à se pencher sur l’histoire du spéculum pour comprendre ce qui la met tant en colère. « Le mec qui a inventé le spéculum a sa statue dans Central Park. Pourtant ce qu’on oublie de dire c’est qu’il a expérimenté durant des années sur des femmes noires, comme on le ferait avec des animaux, afin de mieux soigner des femmes blanches. » Effectivement, l’histoire du Dr James Marion Sims, puisque c’est de lui dont il s’agit, a de quoi faire frémir. Ce chirurgien effectuait ses recherches sur des esclaves qu’il tenait captives dans sa clinique à Montgomery, en Alabama. Certaines ont été opérées plus de trente fois sans anesthésie. Et s’il s’est penché sur l’élaboration du spéculum, ce n’est pas tant dans le but de mieux soigner les patientes que dans celui d’éviter au maximum le contact avec leur vagin. Dans son autobiographie inachevée, il admet qu’il n’y a rien qu’il « déteste plus que d’examiner les parties génitales des femmes. » Avouez que c’est tout de même fâcheux pour celui qui sera considéré comme un des pères fondateurs de la gynécologie.

© Elsa Devèze
© Elsa Devèze

Ce petit rappel historique, Docteure Duchesne le fait en début de chaque atelier, à l’instar d’autres militantes féministes dans les années 70. « Il y a eu des américaines qui se sont opposées à cette vision passive de l’examen gynécologique et qui encourageaient les femmes à s’auto-examiner. Bizarrement, très peu en Europe. » On peut songer à Carol Downer par exemple, qui invitait les femmes à se procurer des spéculums en plastique et à se tartiner de yaourt en cas de mycose. Jusqu’à ce qu’en 1972 elle soit arrêtée pour pratique illégale de la médecine (pour finalement être acquittée, la justice considérant que se tartiner de yaourt ne pouvait être réellement considérée comme une pratique médicale). Flippée de subir le même type d’accusations que Carol Downer, Docteure Duchesne ? Pas une seconde. « Je m’en fous complètement », répond-elle du tac au tac. « Je ne fais pas de diagnostic, je ne prescris pas de médicaments. Et depuis que je m’en fiche et que je me concentre sur le partage de connaissances, j’ai des généralistes, des sages-femmes et des gynécologues dans mon cabinet mobile. Ca me confirme que ce que je fais a du sens. »

Ovidie & Clarence Edgard-Rosa