La femme parfaite est épuisée

La femme parfaite est suffisamment petite pour être facilement dépassée d’au moins une tête – elle a besoin d’être protégée ; suffisamment grande, toutefois, pour que sa hauteur au garrot en fasse une jolie bête de compétition. La femme parfaite est suffisamment jeune pour que sa peau présente une élasticité optimale et qu’aucune ride ne vienne entacher sa joliesse ; suffisamment âgée, toutefois, pour ne pas être une de ces gamines sans saveur.

Malgré le fait qu’elle n’a pas d’âge, la femme parfaite a une peau de bébé. Sa crinière est soyeuse, son échine exhale la fleur sauvage à toute heure de la journée, sa taille est suffisamment fine pour que son corps puisse être attrapé avec deux mains, comme une cruche. Elle a les attaches fines, du muscle sans être musclée. Elle est mince sans être maigre. Elle a des formes sans être ronde. Ses seins ne sont ni petits ni gros. Ils se tiennent fièrement. Ils ne sont surtout pas siliconés mais déjouent la loi de la gravité. Ses fesses ne sont ni petites ni grosses. Elles ne sont surtout pas plates mais composées à zéro pour cent de matière grasse. Elle ne se maquille pas assez pour que ses efforts soient visibles, mais suffisamment pour ne pas donner l’impression de se négliger. Elle est bonne vivante mais pas goinfre. Drôle mais pas pitre. Féminine mais pas pétasse. La femme parfaite n’est finalement pas grand chose.

Parfois, elle parle. Elle rassure, acquiesce, a de temps à autre un avis sur les choses mais reste toujours délicatement d’accord avec vous. Elle est remarquable sans se faire remarquer. Elle sort du lot tout en étant une “girl next door”. Elle est accessible tout en étant un challenge. Elle rit à vos blagues même quand elles ne sont pas drôles. Elle est constante tout en sachant vous surprendre. Elle change de coiffure tous les jours pour créer l’illusion d’être dix femmes à la fois. Elle aime le cul mais n’en parle pas. Elle est disponible sexuellement mais pas exigeante. Elle est un peu salope mais seulement avec vous. Elle ne rate jamais la première crêpe. Elle est sexy quand elle fait le ménage. Elle n’a jamais de persil sur les dents. Elle dit qu’elle adore l’odeur de votre pénis au réveil et que ce n’est pas grave si elle n’a pas joui. Son organisme ne libère aucun fluide.

La femme parfaite ne pouvant pas être réinitialisée comme un robot prêt-à-baiser de la série Westworld, elle est épuisée. Souriant en permanence, s’employant à ravir les regards et à flatter les égos, elle ne laisse rien transparaitre de l’acharnement dont elle fait preuve pour mettre en sourdine ses propres aspirations. Il faut que son manège paraisse naturel et sans effort. C’est là que réside, en fait, sa perfection. Elle ne se plaint jamais.

Le soir, elle picole en loucedé en avalant un de ces cachetons qui feront mécaniquement remonter les commissures de ses lèvres pour vous sourire sans effort ni conviction les 24 heures qui suivront. Elle prend aussi des coupe-faim et des somnifères, mais pas trop forts – elle doit impérativement se réveiller avant vous pour brosser ses dents, cacher ses cernes, boucler ses cheveux, se parfumer l’entre-jambes et vous plaire au réveil. Elle n’est pas superficielle. C’est juste que se conformer au modèle de perfection lui prend tout son temps. Elle fume des clopes en cachette et hurle de tous ses poumons dans l’eau du bain quand elle sent qu’elle va craquer. Elle se ressaisit. C’est tellement gratifiant d’être validée par le regard de “l’homme”, même si on ne sait pas vraiment de qui il s’agit. Elle se plante devant la glace, rentre le ventre, bombe le torse et continue. Elle dit nonchalamment, comme le suggère son magazine féminin préféré, que son secret de beauté consiste à boire beaucoup d’eau et à rire aux éclats.

Elle a une méthode facile pour calculer sa valeur. Elle prend l’écart entre son âge réel, tenu secret, et l’âge qu’on lui donne. Ajoute le nombre de femmes qu’elle fait, mensuellement, culpabiliser de ne pas être “à la hauteur”. Multiplie par la satisfaction, sur une échelle de 0 à 10, qu’elle tire en lisant l’avis de six ploucs dans Marie Claire et en constatant qu’elle est leur tasse de thé. La femme parfaite fait le calcul. Et se dit que oui, sans doute, ça doit valoir le coup.

 

Cet article fait suite à la publication de “Qu’est-ce qu’une femme parfaite selon les hommes?” sur le site du magazine Marie Claire, 7 ans après sa parution dans ses pages. La réponse à cette épineuse question est une succession tristement prévisible d’injonctions contradictoires, à lire ici.