Là où y a de la gêne, y a (aussi) du plaisir

L’expression “plaisir coupable” semble spécialement conçue pour décrire ce que ressent une féministe qui se surprend à adorer le dernier volet de Fast and Furious. Elle a tellement honte qu’elle se cache sous un plaid et met le son au plus bas histoire que même sa voisine pour qui elle est la “féministe de service” ne la suspecte pas d’être tombée aussi bas. Pour sauver sa street credibility, elle taira à jamais ce visionnage enthousiaste et s’inventera, à la place, une soirée tout à fait respectable devant un documentaire sur la loi Neuwirth. Cette féministe, c’est moi. Enfin, remplacez Fast and Furious par Game of Thrones (douze scènes de viol par saison), Scarface (masculinité toxique et répliques borderline), Le Diable s’habille en Prada (grossophobie sur fond de compétitivité féminine malsaine) et n’importe quelle production Marvel (nénettes à moitié nues et demoiselles en détresse), et cette féministe planquée derrière les coussins de son canapé, c’est moi. Oh ça va, ne me regardez pas avec cet air condescendant, c’est pas parce que j’ai passé un bon moment devant autre chose que La Servante écarlate que je mérite d’être fouettée avec un coffret DVD de Roman Polanski !

Je me souviens avec précision du jour où j’ai perdu mon innocence, ce jour où j’ai été cinématographiquement déniaisée. C’est un mercredi après-midi. Je regarde Sexe Intentions pour la sixième fois (j’ai 16 ans et je me lasse difficilement de contempler Ryan Phillippe galocher Sarah Michelle Gellar dans un décor suranné). Et là, au détour d’une énième scène où le beau gosse manipule la gentille blonde vierge et catho pour la mettre dans son lit, la révélation : bon sang, mais c’est bien sûr, ce film est un ignoble condensé de misogynie déguisé en thriller érotique. Un petit coin de mon cerveau, dévoué à décortiquer la représentation des femmes et des hommes, s’est allumé à jamais. Impossible de me réjouir de la splendeur de Halle Berry dans X-Men sans lever les yeux au ciel en prévision d’un énième gros plan sur ses fesses. Impossible d’apprécier le cool de Whoopi Goldberg dans Sister Act tant je sentais arriver le gag super beauf. Même devant une comédie aux ambitions girl power comme Lolita malgré moi, impossible de me bidonner tranquille, atterrée que j’étais par la morale conservatrice qui planait. C’aurait pu être le début d’un boycott consciencieux de chaque oeuvre problématique. Un chemin de croix irréprochable, un 10 sur l’échelle de Beauvoir. Mais je n’ai pas pu me résoudre à reposer le pop-corn.

Ce n’est pas le cinéma qui est désespérément arriéré, c’est notre société tout entière. Ai-je pour autant renoncé à sortir de la zone de confort qu’est mon lit pour me vautrer dans le divertissement ? Non, madame. Alors oui, j’ai continué à regarder un nombre incalculable de daubes. J’y ai même pris mon pied. Simplement, j’ai appris à dompter mon esprit critique pour qu’il continue à tourner sans pour autant me gâcher tout le plaisir. Et éviter, au passage, de gâcher celui des autres. Car voilà une autre difficulté occasionnée par la prise de conscience féministe : parvenir à garder des ami·es avec lesquel·les mater un film de façon à peu près plaisante. Je ne compte plus les fois où je me suis vu reprocher de ne pas arriver à “juste apprécier le film sans tout analyser, merde !”. Ce phénomène porte même un nom : la “loi de Moff”, qui énonce que plus une discussion sur la pop culture avec une féministe dure, plus grande est la probabilité que celle-ci se voie rembarrer de la sorte. Testé et éprouvé, en direct de mon canapé. Sur ce, je vous laisse, y a une rediff de Goldfinger.

Ce billet est issu du dernier numéro de Causette, en kiosque jusqu’au 6 mars. Le dernier numéro de Causette avant qu’il ne soit repêché par le groupe Hildegarde (qui édite notamment les magazines Première et Le Film Français), pour donner des nouvelles du titre à celles et ceux qui s’en sont inquiété. Avec ou sans moi dedans… Affaire à suivre.