Education sexuelle: le cours de rattrapage du Dr Kpote

De toutes les personnes extraordinaires que j’ai pu croiser pendant mes quatre années à la rédaction de Causette, Dr Kpote (dont je tairai le vrai nom) est celle qui m’a le plus marquée. Il faut voir sa dégaine de punk sur le retour, creepers à l’ancienne, couronne de lauriers brodée sur le coeur et pattes extra-longues façon Wolverine – tu sens que le type a pu porter une banane gominée quand il avait vingt ans et que c’était lui le plus cool de sa bande. Tu sens aussi que sous le glacis de blagues acides qu’il balance par paquets de douze, il y a un mec qui ne badine pas avec ses convictions, un militant de gauche pur jus qui ne l’est pas que par les mots. Bien avant de faire sa rencontre au journal, j’étais fascinée par la plume acerbe et tendre qu’il posait dans sa chronique mensuelle, récit de ses interventions dans les lycées d’Île-de-France. Dans les banlieues où les parisiens évitent d’aller “parce que ça craint”, dans celles où il n’y a que des blancs rangés dans des jolies villas, dans les quartiers en pleine gentrification et ceux où le mètre carré a déjà dépassé les douze mille. C’est son job depuis plus de dix ans. Au départ, il faisait de la prévention sur le VIH puis, très vite, au fil des échanges avec les jeunes qu’il rencontrait, a élargit le sujet au sexe, à l’amour, et à tout ce qu’il y a entre les deux.

Sur les ados et leur vie intime, Dr Kpote pose le regard tendre du mec qui se souvient qu’il est passé par là, malgré les idées reçues parfois dangereuses qu’ils lui balancent comme des boules puantes à chaque intervention, malgré la dureté des propos de certains garçons à l’encontre des filles et la violence sexiste que bien des filles ont intégré et lui récitent parfois. A leur contact, il se met à jour sur les clash brûlants du rap français, les youtubeurs les plus cotés et la vie des Kardashian. Il questionne aussi la fabrique de la masculinité en observant à travers eux la recette changer. Des ados, il en a trois à la maison. Ca aide à comprendre son sujet, même s’il me confie parfois que son métier ne l’aide pas à se faire mieux comprendre de ses propres enfants. “En vingt ans, j’ai distribué des milliers de capotes mais je suis persuadé que l’empathie et le respect […] sont les meilleures des préventions”, il écrit. Chaque mois, sa chronique est un bonbon que je garde de côté pour le dévorer tranquille. Un shot de douceur et de réalité brutale, une porte ouverte sur une salle de classe comme sur notre époque.

Les éditions La Ville Brûle ont eu l’excellente idée de compiler cinquante de ces bonbons dans un petit bouquin sobrement intitulé “Génération Q”. Dès le premier, vous saurez que Dr Kpote est l’intervenant que vous auriez rêvé d’avoir, au lycée, à la place de ce prof de SVT balbutiant qui vous a vaguement dit qu’il valait mieux sortir couvert. Peut-être que votre sexualité aurait connu un démarrage plus doux et vos amours, une autre direction. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour un cours de rattrapage.

Dr Kpote, “Génération Q – Chroniques”,
aux éditions La Ville Brûle, 2018. 15€.